Extrait de Verkeerd verbonden (2025), de Laura van der Haar (°1982), traduit du néerlandais par l’atelier de traduction des Nouveaux cours de néerlandais

Les 6 et 7 décembre 2025, les Nouveaux cours de néerlandais ont organisé leur quatorzième atelier de traduction littéraire, sous la direction d’Isabelle Rosselin. En amont et au cours des deux journées, les participants ont travaillé sur des extraits de deux jeunes écrivaines néerlandaises, Laura van der Haar et Irene Wiersma, traduisant des passages choisis du néerlandais vers le français.

Vous trouverez ici la traduction française des pages 7 à 15 de Verkeerd verbonden de Laura van der Haar. Nous proposons également, au-dessus de chaque page, un lien vers la page correspondante de la version originale en néerlandais. Ces pages sont tirées de la eerste druk de mai 2025, du livre publié aux éditions De Bezige Bij à Amsterdam.

Verkeerd verbonden, Laura van de Haar, 2025, Amsterdam, De Bezige Bij

Laura van der Haar, Verkeerd verbonden, Amsterdam, 2025, eerste druk p. 7
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Sur le Rozengracht à hauteur de Boom Chicago se dresse un gigantesque poisson gris argenté. Le poisson, la bouche ouverte, paraît enjoué, mais sa nageoire droite est cassée. L’intérieur du poisson est en mousse expansive de couleur rouille. Rien ne permet de savoir de quel poisson il s’agit, mais il fait au moins deux mètres de haut.

Google identifie le poisson  : « Maquereau XXL à roulettes prêt à peindre ». Le prix d’un Maquereau XXL à roulettes neuf est de 1279 euros ; sur Marktplaats, un dénommé Cloclo propose de l’acheter pour 200 euros.
— Puis 275 euros, encore Cloclo.
— Ensuite 325 euros, toujours Cloclo.
— Le vendeur, la Baraque à Poissons, qui précise que le maquereau est en résine, ne réagit pas aux offres.

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Bonjour Madame Van der Haar, c’est Kasper d’IKEA. Vous avez choisi une belle cuisine, très sympa ces poignées, on voit les détails ensemble ?
— Oui ! Super !
— Vous avez une idée en tête ?
— Le mieux serait qu’il n’y ait pas trop de travaux.
— On va faire comme ça, alors. Hop-hop-hop, tac-tac-tac, quelque chose comme ça ?

Obstacle à tribord • Non, mon chou, il n’est pas méchant, ce chien, et il est attaché. • Non,

Laura van der Haar, Verkeerd verbonden, Amsterdam, 2025, eerste druk p. 8
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— Ouais, trop bien !
— Alors c’est réglé, Madame Van der Haar. Notre installateur-partenaire viendra prendre les mesures de la cuisine et nous pourrons valider la commande !

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Bonjour, c’est Ramon, je viens mesurer votre cuisine. Alors, faut l’installer là ?
— Yes !
— Ouille.
Ouille ?
— Ouais, ça va pas être facile.
— Ah bon ? Mais chez IKEA, ils ont dit que ce serait très simple !
— Oui, ils disent toujours ça, mais tout ce qu’ils font, eux, c’est déplacer des blocs sur leur écran. Je vous montre : ici, faut retirer les canalisations et là, en ajouter. Ici, faut creuser une saignée, et là, faire sauter les carreaux du mur, ça veut dire que vous allez devoir en trouver de nouveaux. Pour les travaux, faut tirer un circuit de plus, et on se retrouve avec le problème des prises. En plus, à cet endroit, on n’aura jamais la place pour une porte à cause de la fenêtre, voyez ? Bon, je vous envoie le devis pour les travaux supplémentaires cette semaine.

BUGS IN THE KITCHEN, MOLD IN THE SINK, a tagué quelqu’un sur le mur en briques de la gare centrale.
— Place à la vie ! C’est le slogan d’IKEA.

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Coucou, c’est moi, mon chou ! Oui, je prends un taxi, crie un homme derrière la gare centrale. Non. Oui. Non, attends un peu.
— Mon chou.
— Mon chou. Non.
— Mon chou… de la beuh bien chargée et du genièvre, je crois.

pas de massage érotique. • Fin de la pataugeoire. • Allez, remonte bien ta fermeture éclair Léonie. • Let

Laura van der Haar, Verkeerd verbonden, Amsterdam, 2025, eerste druk p. 9
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— Mon petit chou…
— Attends, attends.
— OK, les gars, dit l’homme à sa bande d’amis. Le bouc est gras.

Je consulte Google, c’est une expression de Frise-occidentale pour dire ça va barder, ou c’est parti pour un tour.

———

Bonjour Madame Van der Haar, c’est encore Kasper de chez Ikea, super de voir que vous allez commander la cuisine, on fait un petit récap ensemble ?
— Oui, enfin, super, sauf que maintenant c’est beaucoup plus cher.
— Je comprends tout à fait. Voulez-vous qu’on regarde si on peut encore changer quelque chose ?
— Oui, je veux bien.
— Oh, attendez. Je m’aperçois que l’une des portes n’est plus disponible. Les poignées non plus, d’ailleurs.
— Ah ! Alors, on fait quoi ?
— Vous pourriez éventuellement récupérer les poignées vous-même chez… ah. Mais il n’en reste plus que chez IKEA Haarlem.
— O.K., je vais aller à Haarlem. Du coup, je prends la porte aussi ?
— Non, la porte vient du dépôt central et vous n’avez pas accès à ce système, le mieux, ce serait d’appeler de temps en temps pour vérifier si le produit est là, et si c’est le cas, on vous le commande.
— Honnêtement, je n’ai pas vraiment envie de vous appeler de temps en temps.
— J’entends bien, Madame Van der Haar. Ce que je peux faire, c’est ajouter la porte à ma to-do-list, comme ça je surveille moi-même si elle est disponible quelque part.
— Oui, parfait, on fait comme ça. Pour le reste, c’est bon, je suppose ?

everything happen to you • Il ne reste plus qu’un fond de bière éventée.

Laura van der Haar, Verkeerd verbonden, Amsterdam, 2025, eerste druk p. 10
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— Voyons voir… Ouille.
— Ouille ?
— Oui, je vois maintenant qu’il n’y a plus un seul lave-vaisselle disponible. Vous pouvez peut-être dénicher ailleurs un lave-vaisselle avec ces mêmes dimensions ?
— Je tâcherai d’en trouver un par mes propres moyens. Pas d’autres mauvaises surprises ?
— Non, non. Simplement, les portes devront être livrées depuis le dépôt central et ça ne peut pas être fait en même temps que le reste de la cuisine, donc vous allez devoir régler deux fois les frais de livraison. Ah ! Je vois que vous allez habiter au troisième ? Il va falloir qu’on fasse venir un monte-meuble et cela viendra s’ajouter aux frais de livraison standard.

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S.v.p. ne pas s’asseoir sur l’éléphant, ni le toucher, merci. • Si tu veux aller à l’aire de jeux,

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Mon date Tinder a la gueule de bois, il sent la beuh et demande d’emblée chez le glacier du Nieuwmarkt s’il peut me faire des câlins, car ça fait quand même un petit moment qu’on s’envoie des messages.
— Je dis oui, je dis non, je ne sais pas, je suis du genre crispée.
— Il répond : tu n’es pas du tout crispée. En vrai, il est encore plus mignon que sur les photos.
— Non, o.k., peut-être pas crispée, mais je ne suis pas douée pour les dates. Je lui demande : tu veux quoi, comme glace ? Et je me tourne vers la vitrine pour éviter ses bras.
— Tu veux bien me laisser commander pour toi ?
— Il se tourne vers le garçon derrière le comptoir et commande, en gesticulant, deux glaces dans une langue qui ressemble à de l’italien.
—  Les cornets qu’on nous tend ne contiennent pas de glace, mais de la crème chantilly. Eh oui : il connait le mot pour « crème chantilly », mais pas celui pour « crème glacée ».

Je mange la moitié de la chantilly et verse le reste dans mon café. Je partage le cornet avec les pigeons. Le temps qu’on ait tous fini, moi mon café et les pigeons leur cornet, lui a grillé trois Caballero. À côté de nous est assise une dame d’un certain âge avec un foulard bleu ; elle est d’une beauté fabuleuse. Quand je me lève pour commander un autre café, elle me dit que mon manteau est superbe.
— Je pense qu’elle a parfaitement raison, c’est mon amie qui me l’a donné, un manteau d’un bleu chic avec une double rangée de boutons, elle a insisté pour que je mette quelque chose de beau pour mon tout premier date Tinder.
— Tu peux être splendide quand tu veux, elle avait dit en posant un regard accusateur sur mes bottes de chantier et mon jean.
— Et si moi j’ai envie de rester comme ça, être comme je suis, si quelqu’un ne m’aime pas comme je suis, à quoi bon ?
— Avec un beau manteau, tu resteras toujours toi-même, mais toi-même dans un beau manteau. Au moins mets ce manteau, elle m’a dit,  un manteau c’est

tu peux aussi aller à l’école. • memento mori, seasons shall change • Allez, donne à cette

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quatre-vingts pour cent de ta tenue, et en dessous, c’est cent pour cent toi.

Au deuxième café, il me demande s’il peut m’embrasser. Il a emprunté trois fois le briquet des gens à coté de nous. Il dit qu’il a vu le jour se lever ce matin. Il a le blanc des yeux rouge. Quand je l’informe que ce matin j’ai fait des crêpes pour ma fille, il me regarde fixement et me lance : hooo. Il le répète la main sur le cœur : Hoooo.
— Il avance déjà les lèvres et ses yeux semblent fermés, mais je n’en suis pas sûre, car je détourne le regard vers le Waag, des pigeons qui s’envolent en battant des ailes, une moto de police garée en face. Il y a de quoi capter mon attention.
— Tout semblait si parfait, mais maintenant je ne peux pas tomber amoureuse, pas de quelqu’un qui dit hoooo au beau milieu de la conversation.
— Quand j’ose à nouveau porter mon regard dans sa direction, je lui fais une bise d’adieu sur la joue. Il sent l’alcool, la beuh et la cigarette.

———

Dans le Quartier Rouge, les rues sont bondées. Le ciel bleu au-dessus de la ville est vide. Sur le parapet du pont qui enjambe le Kloveniersburgwal, quelqu’un a écrit : TA MÈRE EST UNE INFLUENCEUSE. De l’autre côté : STEVE ?
— Yes ! braille un passant dans son téléphone. Yes, that ! Or diclofenac ! Près d’une poubelle pleine, il y a des sacs à crottes dans pas moins de cinq couleurs vives, deux ouvriers chantent en chœur « Stayin’ Alive ».

Sur la porte du Café Bar 2, on lit : DÉBIT DE BOISSONS NON-FUMEURS. Sur une table en bois de la terrasse, trois bonbons gluants en forme de cœur. Un peu plus loin, au soleil, un talon aiguille bleu marine sur le passage piéton. Des traces d’humains. Qu’est-ce qui fait d’un humain un humain ? Qu’est-ce qui fait d’un humain cet humain spécifique ? Toutes les rencontres

bête, un morceau de millefeuille • chiens mouillés non admis, merci • Comment s’appelle

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et toutes les circonstances et toutes les sensations. Les connaissances, pensées, expériences accumulées, celles que nous gardons en mémoire, leur enchainement. Les excursions d’un jour, les écorchures et les disputes. Les cailloux que nous avons ramassés sur la route et tout ce que nous avons perdu. La tête que nous faisons sans y penser, la tête que nous faisons en pédalant sous la pluie, notre état d’esprit ici et maintenant, en vrai, parmi les autres, quand personne ne nous regarde.

———

Bonjour, c’est Laura. Ma cuisine doit être livrée aujourd’hui, mais on m’a proposé un créneau entre huit et vingt heures. Est-ce que vous pourriez me donner un horaire plus précis, pour que je puisse sortir, ne serait-ce que deux minutes, de cette maison vide ?
— Bien sûr, un petit instant Laura, je vais regarder ça. Mouais…
— Mouais ?
— Oui… bon en fait, il y a une longue liste d’éléments, tout sera livré par Top Movers, mais… un instant, je vous prie.
— Oui, allez-y.
— Hum.
— Hum ?
— Je vous mets en attente un instant ?
— OK.
— Tuut tuut tuut.

Place à la vie !

Ça veut dire quoi exactement ? Place à quoi ? Être attentif à soi et aux autres, c’est peut-être tout ce que nous pouvons offrir. Être pleinement présent, être vraiment là.

Toutes les lignes du standard IKEA sont occupées. Votre appel pourrait ne pas aboutir.
— Oui, bonjour. Laura Van der Haar à l’appareil. Je viens de parler avec votre collègue et je voudrais savoir vers quelle heure ma cuisine sera livrée.

la copine de papa ? Finalement, je ne m’en souviens plus. • Fais attention à cette merde ! • Non,

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— Eh bien, heureusement que vous avez rappelé tout de suite Madame Van der Haar, car il se passe quelque chose de bizarre, attendez un instant, je vois dans le système que le transporteur a déprogrammé la cuisine.
— Et ça veut dire quoi ?
— Qu’elle n’est plus prévue au planning aujourd’hui.
— Vous plaisantez, j’espère : je suis partie ce matin à six heures du fin fond de la Gueldre pour pouvoir attendre ici, sans ma fille, la livraison de la cuisine et lundi à huit heures du matin les installateurs seront devant chez moi pour la pose, et c’était la seule date disponible.
— Je peux vous mettre en attente un instant ? Je vais me renseigner.
— Allez-y, mais ne raccrochez surtout tout pas. Tout à l’heure, la communication a été coupée par erreur et j’ai dû attendre je ne sais combien de temps avant d’avoir à nouveau quelqu’un au bout du fil.
— Sept minutes trente de musique de flûte de pan démoralisante.

Me revoilà, Madame Van der Haar ! Désolée de vous avoir fait attendre si longtemps. Je pensais pouvoir tout régler en une seule fois, mais c’est un peu plus compliqué que je pensais.
— Ben mince.
— Si j’ai bien compris, tout doit être livré au moyen d’un monte-meuble, c’est bien ça ?
— Oui, enfin, non, pas forcément, pas tout, seulement le plan de travail, éventuellement. Votre collègue Kasper a dit, je cite, ouille quand il a vu que j’habitais au troisième étage, il a dit ouille, ce plan de travail ne passera peut-être pas dans l’escalier. Euh, j’ai répondu, il est assez large, je pense que ça devrait aller. À ce moment-là, il m’a demandé : vous en êtes sûre ? Alors je lui ai dit : quasiment sûre, ça doit pouvoir marcher. Parce que si ça ne passe pas, ce sera votre responsabilité, a ajouté Kasper. Du coup, j’ai eu peur, je me voyais déjà obligée de laisser ce plan de travail en rade sur le trottoir, donc je lui ai demandé quelle était la solution la plus pratique. Un monte-meuble, il a dit, si vous réservez un monte-meuble, on est sûrs de pouvoir tout livrer,

meuf, je suis tout seul ici ! • Parents, attention ! Ne laissez pas vos enfants s’accrocher svp ! •

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je suppose que vous avez des portes-fenêtres ? Ouais. À votre place, je réserverais un monte-meuble. Combien ça coûte un monte-meuble ? 149 euros, en plus des frais de livraison. La vache. Eh oui, m’a dit Kasper. Allons-y, faisons-ça, je lui ai dit, là on est certains en tout cas que tout arrivera en haut. D’accord, il a dit, alors on réserve aussi le monte-meuble. Voilà comment ça s’est passé avec Kasper, votre collègue, c’est l’explication du monte-meuble qui, en fait, doit servir uniquement pour le plan de travail, et seulement si nécessaire, ce qui n’est pas sûr du tout.

(…)