Extrait du roman Prooidier (2025), de Irene Wiersma (°1985), traduit du néerlandais par l’atelier de traduction des Nouveaux cours de néerlandais

Les 6 et 7 décembre 2025, les Nouveaux cours de néerlandais ont organisé leur quatorzième atelier de traduction littéraire, sous la direction d’Isabelle Rosselin. En amont et au cours des deux journées, les participants ont travaillé sur des extraits de deux jeunes écrivaines néerlandaises, Laura van der Haar et Irene Wiersma, traduisant des passages choisis du néerlandais vers le français.

Vous trouverez ici la traduction française des pages 213 à 220 du roman Prooidier d’Irene Wiersma. En haut à droite de cette page, un lien permet également d’accéder aux pages correspondantes de la version originale en néerlandais. Ces pages sont extraites de la première édition du livre, publiée en 2025 par les éditions Passage à Groningen.

Prooidier, Irene Wiersma, 2025, Groningen, Uitgeverij Passage


Septembre


Les jours s’écoulent tranquillement à la maison, dans un coin oublié de la ville. Je tourne en rond comme un otage emprisonné dans une dimension en dehors du monde et en dehors de Rudi, un vide étroit entre les deux. Mes mains sont posées sur les touches d’un ordinateur portable ou d’un piano, mais comment travailler à un album avec ce corps constamment sur ses gardes, à l’intérieur comme à l’extérieur, qui s’attend à tout moment à une catastrophe.

Au milieu de l’agitation, Berend et moi nous efforçons de retrouver une vie à peu près normale ; nous tentons de recoller les morceaux. Il a repris ses activités dans la journée ; ces dernières semaines, elles se sont accumulées. Il a dû annuler un certain nombre de séances d’enregistrement et a perdu pas mal d’argent – ce qui est de ma faute, nous sommes d’accord là-dessus. Moi aussi, je suis de retour depuis peu à mon poste au cinéma Images, fébrile, toujours aux aguets.

Pendant nos soirées libres, bien que je sois systématiquement attirée dehors, nous faisons la cuisine, la plupart du temps chez moi, nous préparons nos plats habituels : riz au tofu et aux légumes sautés, spaghettis, purée avec boulettes végétariennes. Nous parlons des sessions d’enregistrement pour l’album, qui commencent bientôt, et nous parlons de moi, de mes défauts, de mes erreurs, de mes opportunités. Je m’en tiens à des lieux communs ou je me range à son avis. Entre-temps, je m’efforce de repêcher mes motivations dans l’eau de vaisselle ; je cherche mes opinions et traits de caractère parmi les restes du repas au fond de l’évier, mais aussi au sol, dans les coins ébréchés du carrelage. Je cherche la personne que j’étais avant Rudi, la personne que je serais si on ne s’était pas rencontrés.

C’est une tâche quasi impossible car rien n’a changé depuis mon mail d’adieu à Rudi, ou plus précisément : tout a si profondément changé avant cela qu’un retour en arrière n’est plus envisageable. Cette fièvre Rudi se révèle chronique : il regarde à travers mes yeux, ses mots peuplent mes pensées, je vois très clairement ses yeux brillants me fixer : je gagne toujours. Parfois, lorsque la complicité entre Berend et moi grandit, la fièvre passe au second plan, le frémissement que nous ressentions autrefois ressurgit, mais la plupart du temps je surveille attentivement ses humeurs.

Je me demande si cela peut être une bonne chose, si craindre Rudi est justifié, car cet homme est toxique, existe-t-il une bonne peur dans une bonne relation, lorsque l’on a soi-même commis une grave erreur ? Et si c’est une bonne peur, où cela peut-il bien mener ? Peut-on s’attendre au résultat escompté : ils vécurent heureux jusqu’à la fin des temps ? Pourquoi Berend tient-il à tout prix à rester avec moi si je l’ai tant blessé, si ma seule présence le pousse à bout ? Peut-être que son but n’est pas de nous sauver, mais que c’est le sauvetage en soi qui le stimule. Y est-il accro comme je le suis à Rudi ? Est-ce que cela le renforce ou l’achève ? Ou les deux à la fois ? Et au milieu de toutes ces histoires de « sauver ou être sauvé », pourrons-nous un jour nous considérer comme des partenaires plus ou moins égaux, comme si nous étions assis sur un tapecul qui ne se mettrait que très lentement à l’horizontale ? Est-ce que ma soumission lui plaît, est-ce que cela ne mènera pas à des exigences comme celles de Rudi ? Le sadisme est-il contagieux ? Dans quelle mesure Berend veut-il encore de moi et suis-je la seule à me poser cette question ? Son rôle d’homme fort, un refuge où je me blottis comme dans son pull en laine par les froides soirées d’hiver, ne lui va plus : son visage est aussi figé que celui de Rudi, même si quelque chose se trame derrière. Je ne peux pas me poser ces questions à voix haute, je dois filer doux : marmonner, hocher la tête, les yeux baissés.

Vers onze heures, je feins la fatigue. Berend prend son manteau et part en me souhaitant bonne nuit du pas de la porte. Voilà comment ça se passe maintenant : il comprend que j’ai besoin d’espace. Mais combien de temps avant qu’il ne perde patience : On avait pourtant décidé d’essayer d’être de nouveau ensemble, pourquoi tu ne viens pas chez moi, pourquoi tu ne restes pas dormir ?

*

Me voici de retour au guichet du cinéma, perchée sur le siège de bureau recouvert d’une fausse fourrure de tigre, parmi les couleurs chaudes et les odeurs de thé à la menthe encore fumant, de café moulu et de mousse de lait, les mêmes playlists et la sempiternelle guimauve de John Mayer et Jack Johnson, mais c’est absurde : c’est le territoire de Rudi, pas le mien. Tout ici lui correspond : les choses que je viens de nommer, les tables et les chaises, un soupçon de Versace, la rangée de bouteilles avec, au milieu, à moitié vide, celle du calvados qui luit.

Soudain, une femme se tient devant moi ; grande, belle, mince, les cheveux roux cuivré d’une nuance plus foncée que les siens, vêtue d’une robe King Louie qui lui aurait valu un regard approbateur. D’une voix enjouée, elle commande un coca light et un cappuccino. Elle se trouve au beau milieu du territoire de Rudi, elle ne le sait pas, peu de chance qu’elle le connaisse, mais elle me voit la fixer. Comment la trouverait-il ? Combien de temps lui faudrait-il ? Quelle partie d’elle préfèrerait-il ? Je scrute à nouveau le café : où est-il, où est-il ? Là, derrière ce journal, c’est lui, ces mains : elles font semblant, il ne lit pas vraiment, ou non, ou peut-être que si… La femme repart avec les consommations et j’inspecte le hall, qui est vide, et lorsque des gens entrent, parfois au compte-goutte, parfois en groupe, ce ne sont jamais les bons, ils n’ont ni les bons vêtements, ni la bonne coupe de cheveux et sont même d’humeur joyeuse. Là, dans un coin, un homme se cache sous un chapeau, il est trop grand, mais pourquoi porter un chapeau à l’intérieur, comme si on était dans un film. On ne me la fait pas, ou peut-être que si, ces chaussures en peau de serpent vert : c’est peut-être un test, il m’observe, caché quelque part, et il se moque de moi.

Je pousse un petit cri lorsque le téléphone sonne, ce qui déclenche l’hilarité d’un collègue : ici, heureusement, ils trouvent ma nervosité comique. La sonnerie est stridente et c’est toujours la personne au guichet qui répond, il le sait. Je me racle la gorge, décroche et dis d’un ton le plus neutre possible : « Cinéma Images, bonjour », mais c’est quelqu’un d’autre, avec une voix et une question banales. Je réponds et repense à hier, lorsque le téléphone a sonné et que La Voix s’est fait entendre. La conversation a été brève : je lui ai demandé s’il voulait réserver et, comme ce n’était pas le cas, je lui ai souhaité une bonne soirée et j’ai raccroché. Il a rappelé immédiatement et j’ai encore une fois entendu son Hey, ce Hey que je me repasse en boucle la nuit, comme l’introduction d’une pièce radiophonique, un hey qui a trouvé le ton juste, a su arriver jusqu’à moi et m’a donné l’envie d’être aspirée par le téléphone – et j’ai raccroché. Après, je me serais volontiers enfoncé une paire de ciseaux dans le bras, mais je n’ai pas réussi à aller plus loin que me planter les ongles dans le ventre aux toilettes.


L’après-midi s’écoule puis vient le soir, et avec le soir, le souvenir des soirées passées avec lui. Heureusement, ça fait un petit moment que je travaille ici sinon je n’y arriverais pas : les vagues d’affluence, les comptes, les places, la monnaie. Vers neuf heures, les portes du couloir menant aux salles s’ouvrent et Wim, le projectionniste, se dirige vers moi en traînant des pieds ; un géant bienveillant aux épaules tombantes, toujours vêtu de noir. Il a un visage doux, avec une barbe noire épaisse et de grands yeux mélancoliques. Je le salue et il sourit. Il s’assoit au bar et appuie sa tête sur sa main. Lorsque je lui demande à quelle heure il termine, il pousse un soupir résigné : « Ça va, plus que quatre heures. ». Même pendant cette distraction bienvenue, mon regard dévie vers la gauche, et là, il est là : il pousse calmement la porte vitrée, il porte la chemise grise à col blanc, comme à l’époque, j’ai déjà convaincu des végétariens de remanger du poisson. Effrayée, je retiens mon souffle, je suis pétrifiée et commence à trembler ; trop et trop peu de mouvements à la fois. Wim n’est plus qu’une ombre et je fixe l’écran de commande de la caisse. Je n’ai plus besoin de chercher à gauche : ce qui s’y trouvait s’avance déjà vers moi.

Ses mains, sur le bar, à environ quarante centimètres de la mienne, son parfum qui m’enveloppe et je sens que ça arrive : je me recroqueville, la tension s’accumule dans ma nuque. Sa montre qui scintille à la lumière attire mon regard, puis mes yeux remontent le long des boutons blancs avant de se poser droit dans les siens. Il a le même air qu’avant la Belgique, qu’avant mon mail – pas plus énervé, pas plus content. Une phrase me traverse l’esprit, quelque chose qu’il m’a dit un jour : Tu vis tout si intensément, moi pas du tout, chez moi tout est très lisse.
— « Hey. »
— « Hey. »
— « Je savais que t’étais au boulot, alors je me suis dit que j’allais passer. »
Je n’ai pas de réponse toute prête, rien de flatteur, rien d’intelligent. Pendant un instant, je n’entends que le brouhaha du café et les bruits de l’extérieur.
Il se penche un peu en avant. « Jolie robe, le bleu te va très bien. C’est nouveau ? »
Je ravale mon merci et mon C’est une taille XS.
Je jette un coup d’œil à Wim qui observe Rudi d’un air méfiant. Il le connaît, comme tout le monde ici, sauf qu’ils ne le connaissent pas vraiment.
— « Tu me manques, Kirsten. Je suis au bout du rouleau, je ne sais plus quoi faire ni comment te joindre. Tu ne me rappelles pas, tu ne m’envoies pas de mail, rien. »
Sa voix, si triste, s’insinue en moi sans peine. Je croise les bras, « Laisse-moi tranquille. ».
— « Tu dis ça comme ça. Je sais que tu ne le penses pas. » Il se penche un peu plus vers moi. « Viens avec moi, tout à l’heure, après le travail. »
— « Non. »
— « Viens avec moi. » Sa voix plus lente, à présent.
— « Non, désolée. »
— « Kirsten. »
— Je lève les yeux, secoue la tête.
La rage embrase son visage ; il se retourne et sort précipitamment. Je souffle, je dois le suivre : Attends, c’est pas ce que je voulais dire. Ce sont les paroles d’une autre, d’une personne qui n’existe pas, nous le savons tous les deux. Honteuse, je tourne les yeux vers Wim, son visage bienveillant me renvoie un regard plein d’inquiétude. « Ça va ? »
— « Oui, t’inquiète, merci. »

*

Selon Berend, le plus gros problème est que je ne peux pas voir Rudi tel qu’il est, tel que lui le voit ; je ne me mets jamais en colère, pour quoi que ce soit, ce qui indiquerait que le charme est loin d’être rompu. Berend compense généreusement mon manque de répondant ; ses crises de colère sont désormais quotidiennes ; quand nous sommes ensemble, je marche sur des œufs. Moi, je n’aborde pas le sujet, mais il arrive fatalement un moment où il demande si Rudi a appelé ou s’il est passé me voir à Images, ce que je ressens dans ces cas-là. Je lui réponds avec la plus grande honnêteté possible, parce que je le lui ai promis, parce que je le lui dois – et même si je m’efforce de formuler mes réponses du mieux que je peux, quelque part entre la vérité et le souhaitable, je ne dis jamais ce qu’il faut.

En général, cela se produit à la maison, chez lui ou chez moi, le plus souvent pendant un repas qui refroidit, dont la moitié finit à la poubelle, ou tard le soir, sur le canapé, quand les tasses sont vides et que les voisins sont déjà couchés. Parfois, c’est quand nous sommes à la campagne, dans la voiture, arrêtés à la sortie d’un village, ou garés devant la digue, et tout à l’heure, ça lui a pris à la boutique de téléphonie, où nous avions été forcés de nous rendre parce que Rudi appelait sans cesse. Pour tenter de détendre l’atmosphère, j’ai dit, le carton du téléphone dans les mains : « Au moins maintenant j’ai un Blackberry, tout ce cirque aura servi à quelque chose. » Son visage s’est tout de suite décomposé et j’ai compris, too soon, ce n’était vraiment pas sujet à plaisanterie, pas pour lui. Il a réussi à se contenir ; les reproches se sont limités à quelques mots à voix basse, mais maintenant qu’on est sur l’autoroute pour retourner au studio, il se lâche. Bien sûr, c’est à cause de cette blague, apparemment je ne comprends pas la gravité de la situation, et je m’excuse, mais ça n’aide pas, c’est reparti pour sa rengaine sur Rudi – et les phrases qu’il prononce ne semblent pas l’apaiser, elles semblent au contraire attiser sa colère.
— « Tu ne vois pas, tu ne vois toujours pas ? Tu as échangé de l’or pour de la merde ! De l’or pour de la merde ! »