Jan Wolkers à Paris en 1957 : trois textes traduits pour découvrir un grand écrivain néerlandais

Jan Wolkers (1925-2007) compte parmi les écrivains les plus connus de la littérature néerlandaise du XXᵉ siècle. Écrivain, mais aussi peintre et sculpteur, il a marqué des générations de lecteurs néerlandais. Son œuvre, souvent audacieuse et provocatrice, est si caractéristique qu’elle a donné naissance à l’adjectif néerlandais Wolkeriaans (« wolkérien »), désignant à la fois son style littéraire et ses thèmes propres.

Son roman le plus célèbre est sans doute Turks Fruit, paru en 1969. Son adaptation cinématographique, réalisée en 1973 par Paul Verhoeven, est considérée par beaucoup comme le plus grand film néerlandais de tous les temps. Aujourd’hui, Turks Fruit est le seul titre de Jan Wolkers traduit en français, sous le titre Les Délices de Turquie. Pourtant, son œuvre littéraire est bien plus riche. D’autres romans et récits, tels que Terug naar Oegstgeest, Kort Amerikaans, Een roos van vlees ou Brandende liefde, mériteraient d’être traduits pour permettre aux lecteurs francophones de découvrir pleinement l’univers de cet écrivain.

Pour en offrir un premier aperçu, nous proposons une brève sélection de textes autour du séjour parisien de l’auteur en 1957. Le premier extrait, tiré de sa biographie, décrit son arrivée à Paris et sert d’introduction. Le deuxième donne la parole à Wolkers lui-même à travers une lettre d’amour, publiée à titre posthume, adressée depuis Paris à sa compagne de l’époque, Annemarie Nauta, qui inspira plus tard le personnage d’Olga dans Turks Fruit. Le troisième, extrait de Brandende liefde (Amour ardent), nous montre son écriture imagée, aux phrases presque sculptées. Par cette sélection, nous espérons mieux faire connaître et apprécier Jan Wolkers en France et encourager la traduction de ses autres ouvrages.

Les trois extraits présentés ici ont été traduits lors de l’atelier de traduction des Nouveaux cours de néerlandais des 26 et 27 novembre 2022. À cette même occasion, la toute première nouvelle de Jan Wolkers, Het tillenbeest, avait également été traduite sous le titre La bête porteuse. Nous l’avons publiée dans un article distinct, que vous trouverez ici.

1— En guise d’introduction : l’arrivée de Jan Wolkers à Paris, sous la plume de son biographe, Onno Blom

En 2017 paraît l’imposante biographie de Jan Wolkers signée Onno Blom, Het litteken van de dood (La cicatrice de la mort). Pour cet ouvrage de 1 116 pages, Blom s’est appuyé sur une documentation exceptionnellement riche : outre de nombreux documents extérieurs au domaine littéraire, le biographe a exploité les écrits de Wolkers lui-même : ses récits et romans, souvent fortement autobiographiques, ses nombreuses lettres, ses journaux et aussi ses propres autobiographies en textes et en images.
           Lorsque Jan Wolkers part pour Paris en 1957, il n’a pas encore commencé à écrire. Sa première publication littéraire, la nouvelle Het tillenbeest, La bête porteuse (cliquez ici), ne paraîtra que deux ans plus tard, en 1959. À cette époque, Wolkers est avant tout peintre et sculpteur.

Même si Blom commet quelques petites inexactitudes géographiques — il confond par exemple le VIᵉ et le VIIᵉ arrondissement et situe le boulevard Raspail un peu trop près de la rue de Lille —, son récit n’en demeure pas moins passionnant par son style narratif, les nombreux faits qu’il évoque et l’ambiance qu’il sait si bien décrire. L’année 1957 est aussi celle de l’ouverture de l’Institut Néerlandais à Paris, à une époque où les pays d’Europe cherchaient à resserrer leurs liens, aussi sur le plan culturel, tandis que le souvenir de la Seconde Guerre mondiale s’éloignait et que l’on nourrissait l’espoir de voir les peuples vivre désormais en paix.
           En ce qui concerne la description que Blom donne des propos de Wolkers à l’égard de son hôte, Frits Lugt, fondateur de la Fondation Custodia et de l’Institut Néerlandais, on peut se demander dans quelle mesure c’est Wolkers, futur romancier, qui s’exprime, ou Blom, le biographe, qui interprète. Quoi qu’il en soit, ces pages offrent une évocation saisissante de la rencontre entre deux univers : celui du jeune artiste amstellodamois, indépendant et frondeur, et celui de son hôte parisien, de plusieurs générations son aîné, installé dans l’un des plus beaux quartiers de la capitale.

Voici le passage intitulé « Un aller simple pour Paris », des pages 392-394, traduit du néerlandais par l’atelier de traduction des Nouveaux cours de néerlandais des 26 et 27 novembre 2022.

Onno Blom, Het litteken van de dood
Amsterdam, De Bezige Bij, 2017
p. 392-394

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l’original néerlandais

Un aller simple pour Paris

Dans l’après-midi du 1er février 1957, Wolkers montait dans le train international à destination de Paris, Gare du Nord. Il était arrivé très chargé à la gare centrale d’Amsterdam. Une valise bourrée de vêtements, un dossier rempli de dessins et d’esquisses, son tourne-disque de voyage et un certain nombre de disques de jazz. Et une machine à écrire portative, une Olivetti Lettera 22 qu’il avait achetée le matin même chez Ruys, boutique spécialisée de la Utrechtsestraat, pour 295 florins. C’est sur cette machine qu’il allait écrire la majeure partie de son œuvre littéraire. « Je n’avais aucune idée de ce que j’allais en faire, car je n’avais aucunement l’intention d’écrire. C’est extraordinaire, non ? »
           Une fois arrivé à Paris, Wolkers se rendit avec tous ses bagages au 121 rue de Lille. Un grand et majestueux immeuble dans le sixième arrondissement, proche de la Seine et du boulevard Saint-Germain, en bas du boulevard Raspail. C’est là qu’était établi l’Institut Néerlandais, fondé quelques mois auparavant à l’initiative du riche homme d’affaires Frits Lugt, alors âgé de soixante-douze ans. L’Institut Néerlandais devait accueillir bon nombre de conférences, de concerts et d’expositions. Lugt possédait une collection d’eaux-fortes de Rembrandt de renommée mondiale à laquelle il consacrerait la première exposition de « son » institut. Il était prévu d’aménager, pour les sculpteurs et les peintres, des ateliers qui n’étaient cependant pas encore prêts à l’arrivée de Wolkers. L’Institut pouvait en outre héberger temporairement des scientifiques et des étudiants néerlandais dont les recherches nécessitaient un séjour à Paris.
           Wolkers en fut l’un des premiers pensionnaires. Il put louer une chambre pour toute la durée de son séjour. Il n’eut guère l’occasion de voir Frits Lugt. Wolkers ne put s’empêcher d’évoquer avec un certain amusement ce « monsieur conventionnel » qui fonda l’Institut : « Lugt a fait fortune avec de l’eau de pluie. Comment ? Il vendait le charbon au kilo et l’entreposait à l’air libre, sous la pluie. Le charbon se gorgeait d’eau et devenait ainsi beaucoup plus cher. Lugt était richissime, mais avare. Il nous arrivait de prendre le thé avec lui, l’après-midi. Nous avions droit à un biscuit Verkade, passé en fraude à la douane. Un jour, nous l’avons entendu dire à sa secrétaire, après le thé : « Vous devriez faire attention, j’en ai vu un prendre, non pas un, mais deux biscuits. » »

2— Premières impressions parisiennes de Jan Wolkers, dans une lettre d’amour à Annemarie

Outre des romans et des nouvelles, Wolkers a également écrit des journaux intimes et des lettres, sans doute non destinées à être publiées. Pourtant, en 2010, quelques années après sa mort, paraît un recueil de lettres d’amour qu’il avait adressées en 1957, depuis Paris, à Annemarie Nauta, sa compagne de l’époque et l’une des trois femmes qui l’inspireront plus tard pour le personnage d’Olga dans le roman Turks Fruit.
           Édité par le biographe de Wolkers, Onno Blom, qui en signe aussi l’introduction et les commentaires, l’ouvrage présente, au-delà de son intérêt historique, un témoignage vivant du Paris de la fin des années cinquante, vu par un jeune artiste néerlandais éperdument amoureux. On y découvre ses premières impressions à l’Institut Néerlandais, mais aussi son quotidien lorsqu’il décrit le trajet qu’il emprunte de la rue de Lille à la rue de la Grande-Chaumière, pour rejoindre l’atelier du sculpteur Ossip Zadkine, où il travaille chaque matin, ainsi que, bien sûr, les tendres mots adressés à sa bien-aimée.

Nous présentons ci-dessous sa lettre du 4 février 1957, écrite peu après son arrivée à Paris, traduite du néerlandais par l’atelier de traduction des Nouveaux cours de néerlandais des 26 et 27 novembre 2022.

Jan Wolkers, Brieven aan Olga, Amsterdam, De Bezige Bij, 2010, p.49-52

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Paris, le 4 février 1957

Ma chérie,

J’ai été tellement occupé ces premiers jours ici que je ne trouve que maintenant un moment pour t’écrire. À mon arrivée, une déception m’attendait, car il n’y avait pas encore d’ateliers ; il y en aurait en temps voulu, mais comme toujours avec les Hollandais, l’art passe en dernier et il y avait tant d’autres travaux prioritaires. D’ailleurs, on n’avait pas beaucoup de considération envers moi, artiste aussi excentrique dans une demeure aussi élégante. On m’a attribué une petite chambre qui donnait sur une cour intérieure… au cinquième étage. Jusqu’à ce qu’on lise dans le journal un article sur l’inauguration du monument à Kruiningen, et qu’on voie des photos de mon travail qui ont beaucoup plu et qui montraient que j’avais de vraies commandes. Hier soir, après un concert donné ici par Theo Olof et Luctor Ponse, le sous-directeur s’est avancé vers moi et m’a dit qu’il avait vu de si beaux dessins accrochés dans ma chambre – j’ai en effet apporté une dizaine de mes meilleurs dessins, dont cinq de toi – qu’il était dommage que je n’aie pas la possibilité de travailler, dans un si petit espace, et que j’allais disposer d’une chambre plus grande et lumineuse côté rue, avec deux portes-fenêtres et des petits balcons. Maintenant, j’ai une vue directe sur le boulevard Saint-Germain. Je ne suis pas assez haut pour apercevoir, au-delà des toits, la Place de la Concorde, mais c’est quand même très beau. La chambre coûte 7000 francs par mois, petit-déjeuner compris. Ce petit-déjeuner est excellent, on t’apporte un grand pot de bon café noir, de quoi remplir plus de trois tasses, il y a de la baguette, des croissants, des biscottes, du beurre, un grand assortiment de fromages, et toutes sortes de confitures de fruits. Moi qui n’ai pas l’habitude de petit-déjeuner, je trouve étrange de me servir copieusement le matin mais, du coup, pour le déjeuner*, une pomme me suffit. À mon étage, j’ai des voisins sympathiques : un étudiant en histoire de l’art, un fils du commissaire de la reine à Groningue, deux gars qui étudient le français et préparent une thèse, un biologiste qui doit écrire un papier sur les caméléons, un commissaire de police à De Bilt qui se penche sur la criminalité à Paris, et quelques autres personnes. Cette diversité d’intérêts donne parfois lieu à des discussions non seulement passionnantes, mais aussi farfelues et pleines d’humour, surtout au petit-déjeuner.
           Samedi il a fait un temps magnifique. Tous les Parisiens étaient assis en chemise et en pull aux terrasses ou bien flânaient le long de la Seine. L’eau du fleuve était bleu-vert, très claire. Des embarcations de pêche, des plus surprenantes et incroyables, sont amarrées aux berges. Bleu clair, roses ou vert Véronèse. Au bord de l’eau on voit des pêcheurs en chandail rouge ou jaune qui n’attrapent jamais rien, mais quand l’un deux extrait une touffe de plantes aquatiques, il y a toujours quelques badauds pour se répandre en commentaires. Tout le long des quais, des jeunes se bécotaient. Soudain on aperçoit à travers les platanes en bordure de Seine cette extraordinaire Tour Eiffel, et de l’autre côté du fleuve le Musée de l’Homme avec sa façade blanche. Plus tard, je me suis assis au soleil pour boire un café à une terrasse des Champs-Elysées et je me suis dit que cette vie passée à lézarder me faisait vraiment du bien, parce qu’au soleil je me sens guérir de toutes les misères que j’ai traversées ces derniers mois. Guérir, mais pas de toi, car j’ai envie de t’avoir à mes côtés au soleil, de regarder avec toi le flot des passants et qu’on s’embrasse de temps en temps, parce que cela se fait beaucoup plus ouvertement ici à Paris que chez nous. Et les Parisiens y font si peu attention qu’ils ne verraient même pas le regard gêné que je jetterais autour de moi. Toi seule en sourirais.
           Tous les matins on me voit marcher sur le boulevard Saint Germain, puis prendre le boulevard Raspail ; en vingt minutes je suis à l’Académie de la Grande Chaumière. Le matin, je travaille chez Zadkine, où une fille pose nue avec une mandoline. L’après-midi, je travaille chez Auricoste. Il s’agit de la même académie, mais on y accède par une porte quelques bâtiments plus loin. À présent je dessine aussi le soir. Comme tu vois, j’ai une vie bien remplie. Lorsqu’il fera mauvais le dimanche, je passerai mon temps dans les musées. Je suis allé au Louvre dimanche dernier. J’ai d’abord parcouru tranquillement le département des antiquités égyptiennes, quand je dis tranquillement, je veux dire sans regarder consciencieusement chaque statue ou chaque vitrine pour voir ce qui y est exposé, de toute façon je reviendrai souvent, puis je suis allé voir les peintures hollandaises du XVIIe siècle. Il y a un tableau magnifique de Frans Hals, un portrait de bohémienne, une très belle dentellière de Vermeer et bien sûr de splendides Rembrandt. En particulier la Bethsabée que nous avons vue ensemble l’été dernier, je crois, à la grande exposition, est superbe. Je me réjouis à l’idée de te montrer tout cela cet été.
           Le soir, vers six heures et demie, je me rends dans un petit restaurant. Il y en a où je commence déjà à être considéré comme un habitué et où l’on sait qu’avant de passer commande, je dois consulter mon dictionnaire de poche pour vérifier qu’il n’y a pas au menu de la panse de vache ou des yeux de veau.
           J’ai bien aménagé ma nouvelle chambre : des dessins sur les murs, des photos de mes travaux, ta photo avec le petit chapeau, bien sûr. J’ai mis des citrons sur la commode et des oranges à côté de pommes vert cru du Canada. J’ai accroché le calendrier Olivetti et les œuvres complètes de Slauerhoff sont là aussi, évidemment. Dans ces conditions, je vais tenir le coup, mais pour que mon séjour à Paris soit vraiment une fête, il faudrait que tu sois là. Lorsque je regarde tes photos, ça me fait presque, bon, passons, non seulement tu me manques sur ce plan-là, mais j’ai envie d’être avec toi de tant d’autres manières. Pour flâner dans Paris et, tout en marchant, caresser doucement du doigt ta nuque, à la naissance de tes cheveux, regarder les belles vitrines. Il y a tant de jolies choses ici, je me dis souvent : ça irait bien à Annemarie. Mais tout ici est scandaleusement cher. La plupart des articles sont trois fois plus chers que chez nous.
           Ma chérie, est-ce que tu manges bien, il ne faudrait pas que tu maigrisses, est-ce que tu ne fumes pas trop, tu me l’as promis, est-ce que tu ne te couches pas trop tard ? Réponds-moi vite ! Une belle lettre enflammée !
           Plein de baisers, partout comme d’habitude, bien sûr !

Jan Wolkers

* En français dans le texte. (NdT)

3— La préparation au séjour parisien, extrait de Brandende liefde (Amour ardent)

En 1981 paraît le roman Brandende liefde (Amour ardent) dans lequel Wolkers livre une version romancée de sa période amstellodamoise juste avant son départ pour Paris. Cela doit correspondre aux années 1955-1956. Il est alors étudiant à l’Académie nationale des beaux-arts et il vient d’obtenir une bourse de la part du gouvernement français pour aller poursuivre sa formation auprès du célèbre sculpteur Ossip Zadkine, dans la rue de la Grande Chaumière, dans le 6ᵉ arrondissement de la capitale. Pour bien se préparer à ce séjour, Wolkers va suivre des leçons privées de français auprès d’une femme célibataire, que nous retrouverons dans le roman en la personne de Mademoiselle Bonnema.

Nous présentons ci-dessous le deuxième chapitre du roman, traduit du néerlandais par l’atelier de traduction des Nouveaux cours de néerlandais des 26 et 27 novembre 2022. Wolkers décrit sa première rencontre avec Mademoiselle Bonnema et sa première leçon de français. Et il est un peu déconcentré par une autre femme habitant au premier étage, au-dessus de l’endroit où il suit ses leçons, et qu’il n’aperçoit pour le moment que très brièvement…

Jan Wolkers, Brandende liefde, Amsterdam, De Bezige Bij, 2009 (1981)

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À l’époque, j’étudiais la peinture à l’Académie des Beaux-Arts. Quatre ou cinq élèves de notre département apprenaient avec mademoiselle Bonnema le français gratuitement malgré son avarice, car elle savait pertinemment qu’on ne peut rien enseigner contre rémunération à un artiste en dehors de sa propre discipline. Pendant des années, j’avais entendu des histoires à son propos. Parfois ses élèves criaient à la ronde qu’au prochain cours, ils allaient la ramoner à fond, cette vieille pucelle, puis on apprenait que ces imbéciles devaient, à longueur de semaines, évacuer de chez elle un tas de gravats et ensuite trouver un endroit pour les éliminer, parce qu’après une rénovation, elle avait été trop pingre pour appeler le service de déblayage, si bien qu’on les voyait au café de la Place, avec à leurs pieds, sous la table, un sac en papier gris contenant quelques briques effritées, des débris de plâtre et des fragments de lattis couverts de stuc. J’avais aussi entendu parler d’Anna à cette époque. Mais pas au point de connaître son nom et son prénom. Ils racontaient qu’un violoniste de l’Orchestre du Concertgebouw vivait au premier étage avec une femme d’une beauté envoûtante. Quand ils l’entrevoyaient en arrivant ou en partant, cette seule vision transcendait leur journée, car c’était un pur Titien qui montait ou descendait les escaliers.
           Quand une place s’est libérée parce qu’un des élèves avait gagné le Prix de Rome et partait pour l’Italie, j’ai pu l’obtenir. Non sans que mademoiselle Bonnema ait glané suffisamment d’informations à mon sujet auprès des autres élèves. Feignant le plus grand sérieux, ils m’avaient présenté d’un ton mielleux comme un vrai boy scout. Consciencieux et studieux, courtois et tout compte fait relativement intelligent, et avec un parler naturellement grasseyant du fait de mes ascendances françaises.
           Quand je suis allé là-bas pour la première fois et que, venant de la Weesperplein, j’ai pris la Sarphatistraat où elle habitait, je suis resté cloué au sol. Arrivé devant la maison où la leçon devait se dérouler, j’ai lu « Dans les » sur un caisson lumineux qui s’avançait, comme un clair de lune rectangulaire, vers la branche la plus basse de l’orme au bord du trottoir. J’étais complètement troublé que quelqu’un enseignant le français affiche sur la façade « Dans les » et que les autres élèves n’en aient jamais parlé, comme si c’était la chose la plus naturelle du monde. Quelle absurdité. Dans les… dans les quoi ? me suis-je dit. Dans les frais bocages, peut-être. Je cherche, pour me reposer, un endroit où je sois à l’abri du vent*(1). Mais quand je me suis approché, j’ai vu qu’il y avait écrit « Dansles » en un seul mot, « cours de danse » en néerlandais, et que le caisson lumineux était situé sur la façade de la maison mitoyenne. Au même moment, j’ai entendu la musique de danse – je l’entendrais jusqu’à l’écœurement quand je logerais au sous-sol – qui s’échappait par une fenêtre ouverte, planant dans la rue moite d’un soir d’été, et j’ai remarqué les photos de couples dansants affichées derrière les vitres.
           Après avoir sonné chez elle, j’ai vu tout d’abord son large visage emplir le miroir installé pour surveiller la rue, comme si on y avait subitement collé un horrible portrait de femme suspicieuse prise en flagrant délit d’espionnage. Il a disparu tout aussi brusquement. Au bout d’un long moment, j’ai entendu claquer la porte du vestibule. La porte d’entrée s’est ouverte autant que la chaîne de sécurité le permettait et elle m’a demandé avec hargne ce que j’étais venu faire. J’ai dit que j’étais le nouvel élève. Elle m’a examiné longuement avec un dégoût à peine voilé. Sans doute à cause de mes cheveux en bataille et de ma tenue décontractée. Soudain elle a eu un sourire distant et a enlevé la chaîne de sécurité. J’ai voulu entrer, mais elle m’a écarté avec autorité. Ce sourire compassé ne s’adressait pas à moi, mais à une créature qui, dans un nuage de parfum, s’est faufilée entre nous pour entrer. Dans un français maniéré, elle a poussé à l’intention de mademoiselle Bonnema des exclamations délicieuses qui, avec le souffle provoqué par la fermeture de la porte intermédiaire, se sont envolées, telles des pétales dans le haut vestibule frais. Je suis resté planté là. Entre les gracieux motifs de fleurs et de rubans en verre dépoli de la porte du vestibule, j’ai vu, sous l’ourlet de son tailleur noir, ses mollets monter et disparaître dans l’obscurité de la cage d’escalier. Je n’avais qu’entrevu son visage, mais j’aurais pu le dessiner sans effort, car je le connaissais par cœur. Ce visage plein et rond dans un halo de boucles blond vénitien. C’était en effet un pur Titien.
           Pendant cette première leçon, mon esprit était constamment à l’étage du dessus. Dès que je croyais entendre des petits pas, je regardais le plafond qui était décoré de reliefs peints dans des teintes vertes et marron passées et dont on ne savait pas si ces feuilles de chêne étaient délibérément recourbées ou si la peinture, en son automne, s’écaillait. Et j’étais tellement absorbé par mes pensées, m’imaginant étendu sur un échafaudage pour restaurer ce plafond et ainsi me rapprocher d’elle, que mademoiselle Bonnema m’a lancé brutalement : « Ça vous prend souvent de fixer le plafond la bouche ouverte ? Autrefois, au lycée où j’ai enseigné pendant des années, il y avait aussi des gars qui se perdaient dans leurs rêveries. On ne peut pas dire que c’étaient les plus vifs. » Quand je lui ai répondu que j’examinais le plafond et qu’un jour je voudrais bien en colmater les fissures avec du plâtre et les repeindre, mais que, dans ce cas-là, je devrais installer un échafaudage dans son salon pour pouvoir travailler sur le dos, elle a riposté, comme si elle devinait mes pensées hantées par la beauté du Cinquecento qui se mouvait juste au-dessus de nos têtes : « À votre place, je ferais attention, car vous pourriez recevoir du plâtre dans les yeux. Michel-Ange en a perdu la vue. »
           Plus tard ce premier soir, alors que, pour tester mes connaissances en français, elle me faisait ânonner plusieurs verbes au présent, à l’imparfait, au passé défini, passé indéfini, plus-que-parfait, soudain, au milieu de mes « nous avions parlé, vous avez parlé, ils avaient parlé »*, j’ai entendu – d’ailleurs j’ai failli m’étrangler en me rendant compte tout d’un coup qu’elle n’était pas seule là-haut – jouer du violon. Avec une telle pureté et une telle assurance qu’on aurait cru que quelqu’un avait allumé la radio.

(1) Les passages en italiques suivis d’un astérisque sont en français dans le texte. (NdT)

Un écrivain à découvrir

Près de vingt ans après sa disparition, Jan Wolkers demeure l’une des grandes voix de la littérature néerlandaise du XXe siècle. Si Turks Fruit reste aujourd’hui son seul roman disponible en français, son œuvre mérite encore d’être découverte au-delà des frontières néerlandaises. J’espère que ces pages donneront envie aux lecteurs et aux éditeurs de redécouvrir cet écrivain singulier et contribueront à faire naître de nouvelles traductions de ses œuvres en français.

Ed Hanssen, le 2 août 2026


Ed Hanssen est formateur de néerlandais et dirige les Nouveaux cours de néerlandais à Paris.