Extrait de Bloedsteen (2020), de Bernice Berkleef (°1986), lauréate du Gouden Strop 2021, traduit en français par l’atelier de traduction des Nouveaux cours de néerlandais

Bloedsteen (2020) est le deuxième roman de Bernice Berkleef, autrice néerlandaise née en 1986. Salué pour son intrigue maîtrisée, qui mêle habilement passé et présent, le roman a reçu en 2021 le Gouden Strop, la plus prestigieuse récompense décernée au roman policier néerlandais. Nous proposons ici un extrait inédit, traduit du néerlandais sous la direction d’Isabelle Rosselin par l’atelier de traduction des Nouveaux cours de néerlandais de Paris.
L’atelier s’est tenu les 6 et 7 juin 2026 à l’Atelier Néerlandais à Paris. La traduction est le fruit du travail collectif d’Audrey Vert, Benoît Robert, Caroline Le Gun, Jennifer Dufraisse, Lena Westerink, Marc Binazzi, Michèle Laurent, Patricia Bronchain, Thiago Goes Moraes et Vincent Coffin.
Remerciements à Patricia Bronchain pour sa relecture des textes après l’atelier, et à Isabelle Rosselin pour la rédaction finale.
Extrait Bloedsteen
Jakarta, 2003
Benjamin
Seule la sensation du soleil sur sa peau lui est familière. Tout le reste lui paraît étrange. Cette ville est comme un enfant qui grandit presque sans attirer l’attention, jusqu’à ce qu’un beau jour on se retrouve face à un adulte hideux et on se demande où a bien pu passer le charmant bambin.
La pollution de l’air, les gratte-ciels, le vacarme… Le taxi traverse la partie la plus ancienne de la ville et à travers la vitre, Benjamin aperçoit le marché aux poissons et le port. Un souvenir du même quartier à une autre époque lui revient en mémoire et il ferme les yeux un instant. Des rues larges et propres. Des cyclistes et des calèches. Pas de chaos mais une agréable agitation, pas de smog mais d’alléchantes odeurs de cuisine.
Il lui vient une image pour lui indissociable de Java : le visage souriant de sa babou à la lueur d’une ampoule. Ce souvenir s’accompagne d’une mélancolie et d’une nostalgie honteuse. À l’époque, il trouvait tout à fait naturel de vivre avec ses parents dans une belle maison où des domestiques étaient à leur service jour et nuit. C’était normal pour un enfant hollandais en Indonésie et jamais il n’aurait pu imaginer que tout finirait par changer.
Sur la place historique, un groupe de touristes japonais est rassemblé autour d’un guide. Ils écoutent poliment ses commentaires, prêts à déclencher leurs appareils photos. Avec cynisme, Benjamin se dit que ces gens-là complètent désagréablement cette image du passé. Avec les Allemands, il n’a jamais eu de problème, même avec les Allemands d’un certain âge. Il ne connaissait Hitler qu’à travers les bulletins d’information à la radio. Les Japonais, en revanche, il ne peut pas en voir sans qu’un froid le glace jusqu’aux os.
Il est soulagé lorsqu’il aperçoit au loin la maisonnette blanche dans un des quartiers périphériques de Jakarta. Ce logement modeste situé dans une rue calme lui rappelle beaucoup le cadre de vie de son enfance.
« Bonjour, bapa Verbeek. » Depoh sort de la maison et vient à sa rencontre. Benjamin sourit en voyant le fidèle domestique indonésien. Le temps ne semble pas avoir de prise sur lui. Depoh doit avoir une bonne cinquantaine d’années mais on ne les lui donnerait pas. Benjamin, lui, ne peut s’empêcher de constater, le matin en se regardant dans la glace, qu’il fait bien plus que ses soixante-douze ans.
« Comment vas-tu ? », lui demande-t-il après avoir réglé le taxi.
Depoh prend sa valise et hoche la tête pour signifier que tout va bien, que sa femme se porte bien aussi et que ses petits-enfants grandissent vite. Échange de politesse de pure forme. La conversation ne va jamais plus loin car Depoh serait mal à l’aise étant donné leur différence de statut. L’un des rares aspects agréables de ces visites est que Benjamin peut limiter ses échanges au strict nécessaire.
De la cuisine lui parviennent les effluves agréables de l’une des spécialités de Depoh.
« Vous êtes pâle. »
Surpris, il se retourne puis acquiesce. « Je suis fatigué. Le voyage était si long et je vieillis. »
Depoh propose de lui apporter son repas et une carafe de jus de fruit dans sa chambre.
Lorsqu’un peu plus tard, il s’allonge sur le lit, il se rend compte qu’il ne se sent vraiment pas bien et que cela ne vient pas tant du voyage que de sa confrontation ici avec son passé qui, chaque année, lui pèse davantage.
Benjamin observe en silence une salamandre brune qui grimpe le long du mur près de la porte. Il va devoir attendre que la nuit tombe, et encore des heures et des heures, bien après minuit. Pendant ce temps, les événements d’ordinaire profondément enfouis en lui le traquent et le piquent telle une nuée de moustiques acharnés.
Résigné, il prend une gorgée de son jus de fruit.
Pendant des heures, ils restent debout, alignés sous un soleil de plomb.
« Kirei ! », retentit la voix du commandant japonais et aussitôt ils s’inclinent tous comme un seul homme. Pour la énième fois. Le jeune Benjamin de treize ans voit des taches flotter devant ses yeux et doit faire un effort surhumain pour ne pas s’évanouir. Sa mère tend discrètement le bras pour le soutenir. Elle risque une sévère sanction mais s’en moque. Il ose lever les yeux vers son visage émacié, son corps maigre et son ventre gonflé par ce qu’un médecin du camp appelle un « œdème de la faim ».
Quand les Japs ont débarqué pour conquérir les Indes orientales, ils n’ont pas tardé à tout prendre aux Néerlandais qui vivaient là : leurs maisons, leurs biens, leur liberté, leur dignité. Il se souvient des coups frappés à la porte, de sa peur lorsqu’on l’a emmené avec sa mère. On avait déjà embarqué son père une semaine plus tôt.
Puis le transport. Les Européens entassés dans des wagons blindés. Un voyage de deux jours sans boire ni manger. Les bébés et les jeunes enfants pleuraient sans cesse. Il se souvient qu’il se sentait si accablé par la soif et la fatigue qu’il n’a presque pas réagi quand quelqu’un lui a uriné dessus.
« Kirei ! ». Ils s’inclinent à nouveau. Les Japonais, et plus particulièrement ce commandant, semblent éprouver un malin plaisir à ce rituel : la soumission de l’ennemi européen.
Voilà près de trois ans qu’ils sont internés au camp de Tijdeng. Des dizaines de milliers de femmes et d’enfants. Benjamin sait désormais qu’il est absurde de craindre l’enfer qui pourrait les guetter après la mort. L’enfer, c’est ici, sur terre. Rien n’est plus atroce que cet endroit. Les Japs infligent à tout bout de champ des châtiments et frappent les prisonniers à coups de fouet ou de bâton. Si quelqu’un arrive en retard à l’appel, tout le camp est privé de nourriture pendant plusieurs jours.
Benjamin comprend que les Japonais les haïssent, mais il ne sait pas exactement pour quelle raison. Pourquoi doivent-ils être internés et cachés aux yeux du monde extérieur par des barbelés et des palissades en bambou ? Où les Japs ont-ils emmené tous les pères ? Il aimerait tellement demander à l’un des soldats ce qu’ils ont bien pu faire de mal pour mériter ça.
La nuit, quand tout est plongé dans un profond sommeil, y compris Depoh dans la remise, Benjamin se glisse dehors. Dans le sac qu’il porte en bandoulière, il a mis sa pelle. Un vague sentiment de paranoïa s’insinue en lui, comme si on l’espionnait, mais ce doit être sa mauvaise conscience. Finalement, c’est un miracle que tout se soit si bien passé depuis tant d’années.
D’un pas décidé, il arpente la longue rue jusqu’à ce qu’il arrive à sa destination, un lieu d’où se dégage une atmosphère paisible dans la journée, mais indéniablement lugubre à cette heure-ci. En marchant sur l’herbe, il se dirige tout droit vers le lieu où il doit se rendre puis ouvre la fermeture éclair du sac pour en sortir la pelle. Peut-être qu’il devrait avoir peur ou du moins être nerveux, mais ce n’est pas le cas. Il n’a peur de rien sauf de dormir. De temps en temps.
Sa femme, décédée il y a déjà plusieurs années, disait toujours que le plus dur pour elle, c’est qu’il ne montrait aucune émotion. Ironie du sort : c’est justement à son insensibilité qu’il doit sa réussite dans la vie. Il osait prendre des risques auxquels la plupart des gens n’auraient même pas songé. Que pouvait-il lui arriver de pire ?
Un visage s’impose à lui et continue de le hanter, même lorsqu’il se met à creuser frénétiquement. Le visage de chérubin du commandant du camp, Kenichi Sonei.
« Tiens bon, Bennie. », entend-il sa mère murmurer et il s’efforce de rester conscient en pensant à ce qu’il a vu la veille.
Il était de corvée et devait passer la serpillière dans la villa où s’était installé ce haut gradé japonais. Le hasard a voulu que, pendant qu’il nettoyait une pièce, il jette un coup d’œil par la fenêtre sur le jardin et qu’il aperçoive Sonei. Benjamin s’est immobilisé et a regardé l’homme marcher, muni d’un sac et d’une pelle, jusqu’à un arbre au fond du jardin. Il a frissonné malgré lui. Sonei était le diable incarné, qui rasait la tête aux femmes et les transperçait avec sa baïonnette. Qui avait privé le camp entier d’eau et de nourriture pendant trois jours à titre expérimental. Qui avait ordonné aux enfants d’abattre eux-mêmes, à coups de gourdin, leurs chiens, les animaux de compagnie qu’ils avaient amenés au camp.
Si Benjamin avait été quelqu’un d’autre, plus courageux, il serait entré dans le jardin sur la pointe des pieds et se serait approché subrepticement du commandant par-derrière. Il lui aurait fracassé le crâne avec un objet lourd et aurait dansé sur son cadavre. Mais à présent, fasciné, il en était réduit à regarder Sonei commencer à creuser un trou au pied de l’arbre.
Sans s’apercevoir que son cœur battait plus vite et que tout son corps était en alerte, il avait continué à frotter le sol au même endroit, tandis que Sonei enterrait le sac qu’il avait emporté et piétinait soigneusement le sol avant d’y déposer une grosse pierre.
« Kirei ! »
Automatiquement, il s’incline à nouveau. Toute la journée ou presque, il s’est demandé ce qui pouvait bien y avoir dans ce sac. Quelque chose de précieux, il n’en doute pas un instant. Galvanisé par une montée d’adrénaline à l’idée qu’il aura, ce soir, l’occasion de découvrir ce qui est enterré près de l’arbre, Benjamin se sent reprendre des forces.
Il a entendu une des femmes dire : « Ce soir, ce sera la pleine lune. Que le ciel nous vienne en aide. »
Benjamin se faufile derrière les maisons, tandis que des cris stridents désormais tristement familiers résonnent dans les rues. Sonei est sur le sentier de la guerre. La terreur s’était emparé des prisonniers du camp la première fois qu’ils avaient vu la réaction du commandant à la pleine lune. La sphère blanche, à première vue innocente, avait un effet très étrange sur lui, elle semblait le rendre fou. Le commandant parcourait les rues en vociférant et en jurant, pénétrait dans les baraquements surpeuplés du camp et molestait leurs occupants.
Une fois de plus, Benjamin l’entend pousser des hurlements de loup et il tente de faire abstraction des cris des malheureux sur lesquels Sonei assouvit sa rage ce soir. Même les soldats redoutent les crises maniaques de leur chef et la plupart ont cherché à se mettre à l’abri. Il a donc été plus facile pour Benjamin de se faufiler derrière la villa et de passer au-dessus de la clôture du jardin. Un instant, il craint de tomber sur le chien de garde de Sonei, un berger allemand, mais le Jap est sorti avec son monstre.
Aussi vite que son corps affaibli le lui permet, il court vers l’arbre et commence à creuser à mains nues. De temps en temps, il s’arrête au cas où quelqu’un approcherait, mais comme le silence persiste, il continue jusqu’à ce que ses doigts heurtent la toile rêche du sac de jute.
Après avoir enlevé le plus gros de la terre et jeté un coup d’œil dans le sac, il a du mal à réprimer un cri. Il s’attendait à trouver des objets de valeur, mais ça, il n’aurait jamais pu l’imaginer, même dans ses rêves les plus fous. Une profusion de bijoux : bracelets, colliers, plein de pierres précieuses… Jade, diamants, rubis ? Il se souvient des nombreuses fêtes organisées au cercle, du bal du Nouvel An où tous les Néerlandais se rendaient en grande pompe, rivalisant de richesse, de splendeur et de faste.
Bernice Berkleef, Bloedsteen, Amsterdam, The House of Books, 2020, p. 5-11.
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