Extrait de Ik kom hier nog op terug (2023), de Rob van Essen (°1963), lauréat du prix littéraire Libris 2024, traduit en français par l’atelier de traduction des Nouveaux cours de néerlandais

Ik kom hier nog op terug (2023) est un roman de Rob van Essen, écrivain et traducteur néerlandais né en 1963. Salué pour sa construction virtuose, qui mêle voyage dans le temps, humour et réflexion sur la mémoire, le roman a reçu en 2024 le Libris Literatuur Prijs, le prix annuel le plus prestigieux de la fiction néerlandaise. Nous proposons ici un extrait inédit, traduit du néerlandais sous la direction d’Isabelle Rosselin par l’atelier de traduction des Nouveaux cours de néerlandais de Paris.

L’atelier s’est tenu les 6 et 7 juin 2026 à l’Atelier Néerlandais à Paris. La traduction est le fruit du travail collectif d’Audrey Vert, Benoît Robert, Caroline Le Gun, Jennifer Dufraisse, Lena Westerink, Marc Binazzi, Michèle Laurent, Patricia Bronchain, Thiago Goes Moraes et Vincent Coffin.

Remerciements à Patricia Bronchain pour sa relecture des textes, et à Isabelle Rosselin pour la rédaction finale.


Extrait Ik kom hier nog op terug

« Et maintenant ? », nous demandons-nous alors que la porte se referme derrière nous. Nous avons encore toute une après-midi devant nous.
           Je lui demande : « En quelle année tu es retourné pour tuer ton dealer ?
           – En 1985.
           – Et tu es toujours accro ? Je veux dire, ici, en 1987.
           – Pourquoi ?
           – Parce que finalement tu as encore une dernière tentative, même si Icks nous a largués ici. Tu as toujours ce pistolet ?
           – Bien sûr. J’étais en route pour ma dernière tentative quand je me suis retrouvé ici, comme toi. Je me suis dit que je n’avais qu’à lui faire peur, si peur qu’il déciderait de donner à sa vie un autre cours. Ou bien je lui ferais vivre une sorte d’épiphanie pour qu’il se convertisse. Je ne savais toujours pas exactement comment j’allais m’y prendre pour cette dernière fois. Et toi, comment ça s’est passé ?
           – Je me suis dit que je n’allais rien faire, que ça ne me concernait pas, que je devais simplement observer l’évolution de la situation.
           – Ça peut paraître lâche ou raisonnable, à première vue. Mais je ne vais tout de même pas dégommer mon dealer. Si je le fais, mon moi de 1987 trouvera de toute façon un nouveau dealer. D’ailleurs, ça a toujours été le cas. Je crois qu’au fond, je me suis surtout demandé si j’aurais été capable de tirer sur quelqu’un, que ce soit dans la réalité virtuelle ou non. Eh bien, non. Une raison de se réjouir ? Qui sait ? Hourra !
           – Et cet ami malade dont tu parlais au Gasthuys et que tu voulais retrouver, je veux dire dans le présent, le présent d’où nous venons, tu n’as jamais envisagé d’aller le voir, là, maintenant ? »
           Le Pape me regarde avec insistance. « Comment ça ? Tu penses certainement au sida ou à quelque chose de ce genre, et que je dois avertir son moi de l’époque : arrête de baiser avec tout ce qui bouge, mec ! Ou qu’il a un cancer du poumon et que je dois lui dire d’arrêter de fumer. Eh, on va pas s’amuser à ça, se renvoyer à la figure notre mauvaise utilisation de nos voyages dans le temps. Alors que toi, tu n’as rien de mieux comme idée que d’aider G.B.J. Hiltermann à quitter son pont ? »
           Après cette tirade, il s’éloigne de moi à grandes enjambées.

Le reste de l’après-midi, je me promène seul dans la ville. Le brouillard s’est un peu dissipé, mais pas complètement ; tout est gris, comme dans mes souvenirs d’Amsterdam autrefois.
           Je ne tarde pas à me retrouver sur le Prinsengracht et je passe devant la maison de Hiltermann (qui n’est pas à son bureau derrière la fenêtre) avant de poursuivre mon chemin jusqu’à la bibliothèque. J’entre, tout est encore là : les odeurs, la moquette poussiéreuse au sol, les grandes armoires qui masquent la vue ; je ne pourrai jamais en décrire à qui que ce soit l’odeur ou l’atmosphère. Je me suis dédoublé, alors à la rigueur, je pourrais l’expliquer à mon autre moi et c’est peut-être ce que Le Pape voulait dire lorsqu’il a déclaré qu’il était dans sa propre tête.
           Je bois un café à la cafétéria, je feuillette des journaux et des magazines et autour de moi, on fume. Moi aussi, je fumais, en 1987, c’est étrange que cela ne me tente plus aujourd’hui.
           Tout est étrange, mais aussi familier. Je pourrais rester ici, je pourrais m’habituer à ce monde sans internet, sans smartphones, c’est un monde que bien des gens regrettent. Si, d’une manière ou d’une autre, je pouvais échanger avec mon jeune moi, je le ferais : revivre la fin des années quatre-vingt, les années quatre-vingt-dix et le début du XXIe siècle, mais plus âgé et conscient de tout ce qui va suivre.
           Mais non, ce n’est pas vrai, ce serait insupportable. Je me lève et je sors : ici je suis en situation irrégulière, je n’existe pas et je ne connais pas assez de résultats sportifs pour me faire une place ici.
           Dans une rue latérale, je pénètre dans un bureau de tabac et j’achète un paquet de Samson et des Rizla rouge puis je demande une boîte d’allumettes. Je me roule une cigarette, mes doigts ont gardé les automatismes, comme si j’en avais roulé une il y a une demi-heure. Je l’allume, le tabac rougeoie et le papier crépite ; l’espace d’un instant, tout est comme avant, surtout l’odeur, mais le goût ne me plaît pas du tout. Je jette cigarette, allumettes et tabac à rouler dans la première poubelle que je trouve.
           J’entre dans des librairies et des magasins de disques disparus depuis longtemps, soudain ils ont réapparu, non, ils sont toujours là, ils sont encore là, ils ne se doutent de rien encore. Autrefois, je flânais chez les disquaires avec un sentiment de nostalgie, car les vinyles avaient été remplacés par les CD. Aujourd’hui, j’y flâne avec une dose supplémentaire de mélancolie, une double dose, car je sais que la plupart de ces magasins vont disparaître, le CD n’étant pas éternel non plus. Je marche jusqu’au Kriterion et je bois un café au lait à la table devant la fenêtre où je m’installais autrefois, même maintenant je suis quasiment le seul client. Je pars avant de finir mon café.
          Que puis-je faire encore ici ?
          Je peux fouiller dans les archives pour retrouver ce qui s’est passé ce fameux soir dans le bois avec Raymond le Poisson, mais j’ai déjà essayé et quelque chose clochait. Je peux chercher la famille Icks dans les registres de la population pour voir s’ils ont vraiment vécu à Rijssen, mais, dans ce cas, je devrais retourner dans cette ville et, imaginons qu’ils n’y ont pas vécu, j’en serais toujours au même point.
          Je peux, et cette pensée me vient à l’esprit parce que je traverse la Weesperplein et que je vois la cabine téléphonique à l’entrée du métro, je peux appeler mes parents pour leur demander s’ils ne se souviennent pas un peu mieux de cette nuit-là. Ils sont encore en vie. Je peux appeler mes parents. Et avant même de m’en rendre compte, je suis dans la cabine téléphonique, j’insère une pièce de vingt-cinq centimes et je compose le numéro qu’apparemment je connais encore par cœur, ce qui en soi est déjà d’une autre époque.
          Mon père décroche et, dès que je l’entends prononcer son nom de famille (et donc le mien), en accentuant légèrement la première syllabe comme à son habitude, je raccroche, c’est trop bizarre, c’est une transgression, comment ça se passe au royaume des morts, papa ? Mais il vit encore, ce n’est pas possible. Désolé pour le cambriolage, mais il n’aura lieu que dans onze ans.
          Tandis que je marche, frigorifié et grelottant, en direction de l’Amstel, je comprends comment j’aurais dû m’y prendre pour ma cinquième tentative. Au lieu de ne rien faire et en d’attendre tranquillement que GBJ disparaisse de lui-même du pont, voilà ce qu’il aurait fallu, après la quatrième tentative, c’était on ne peut plus logique : j’aurais dû rapporter l’argent. J’aurais alors vraiment réparé mon erreur. Et j’aurais tout de suite chassé le cambrioleur pour qu’ils gardent leur argent. Je n’y serais pas arrivé parce que j’aurais atterri ici de toute façon, peu importe mon projet initial, mais j’aurais eu au moins cette intention, ce qui devait bien avoir un sens.

Je tue le temps en flânant jusqu’à la fin de l’après-midi, en attendant qu’on se retrouve tous au moulin De Gooyer. Je crois que personne n’y sera, je pars du principe que chacun de nous restera planté dans cette époque, dans cette journée, jusqu’à ce que cela n’aille plus. Peut-être que Le Pape peut encore remédier à son addiction et je l’imagine dans un café essayant de convaincre son dealer et son jeune moi, mais non, et pendant ce temps, je ne peux que tourner en rond ici, sans argent en plus, car le billet de dix est déjà dépensé, je n’ai aucune réalité à laquelle me raccrocher, il n’y a que ce monde d’où je dois essayer de disparaître parce que je ne peux pas y exister et je ne saurai jamais quelle était l’intention de Icks et franchement, là, c’est le cadet de mes soucis. Je me rends compte que j’ai vu mon environnement changer cet après-midi, mais en sens inverse : de plus tard à avant. J’ai triché, ce qui est à vrai dire impardonnable, cela me fait penser ce que disait Le Pape sur les voyages dans le temps : d’un aller simple, nous avons fait un aller-retour, ce qui aura causé notre perte.

J’arrive largement à temps aux abords du moulin, je suis tellement en avance que je prends une rue latérale pour faire le tour du quartier. L’après-midi a duré longtemps, je me suis ennuyé. C’est la sensation la plus étrange jusqu’à présent : l’ennui. La lassitude étroitement associée, ou même mêlée à l’ennui, forme un filtre apaisant qui me protègera de ce que je m’attends à trouver au moulin : personne. À part peut-être Le Pape qui avait, en tout cas cet après-midi, l’intention de venir. Nous devrons donc nous débrouiller tous les deux ici : une fois par semaine, nous vendrons un calice pour assurer notre subsistance, ou une fois par mois, je n’ai pas la moindre idée de la valeur de chacun de ces objets, nous dissuaderons son dealer et, chaque fois que nous verrons monsieur G.B.J. Hiltermann en peignoir dans la rue, nous le saluerons poliment en murmurant dans son dos « Espèce d’ordure, espèce d’ordure » et nous vivrons heureux jusqu’à la fin de nos jours. Mais le soir tombe et je parcours les derniers mètres jusqu’au moulin et je suis certain que je n’y retrouverai même pas Le Pape.
          Je me trompe. Tout le monde est là. Je suis le dernier. Le groupe est au complet, au grand complet même, car Tibétain et Gréviste de la Faim sont allés au Grimberwal et à la table de lecture du Gasthuys, ils ont trouvé trois autres voyageurs dans le temps désemparés : Photographe, Dracula et Coureuse de Haies, qui avait sauté par-dessus une table pendant la soirée déguisée, comme ça nous est soudain à tous revenu à l’esprit. Chacun porte un petit sac contenant les maigres provisions de la journée. Je suis le seul sans.
          Je dois m’habituer à nous. En approchant et en voyant au loin le petit groupe au bord du canal, je me suis dit : tiens, des touristes âgés qui veulent visiter le moulin. J’ai mis un moment avant de reconnaître mes futurs compagnons de voyage. Tout le temps que j’ai pensé à eux, je nous ai involontairement imaginés comme les étudiants que nous étions autrefois, à l’âge que nous avions à l’époque.

Et quelques heures plus tard, nous étions en route vers le sud, dans un bus volé. Environ trois jours après, nous sommes arrivés au monastère. Tout est allé vite, c’est sûr, et nous n’étions plus au complet : Dracula et Coureuse de Haies avaient quitté le groupe le soir-même comme s’ils étaient arrivés trop tard pour s’intégrer. Nous avons réussi à garder Photographe, qui est toujours avec nous. Nous n’avons jamais su ce qu’étaient devenus les trois dissidents, Dracula, Coureuse de Haies et Fils à Papa, qui étaient déjà partis. Nous ignorons totalement s’ils ont été arrêtés, interrogés, incarcérés, ou s’ils ont passé le restant de leur vie comme des sans-abris à Amsterdam, ou s’ils ont définitivement laissé tomber. S’il y a eu une tempête médiatique, nous l’avons manquée ; en chemin, nous n’avons pas lu les journaux, là où nous sommes maintenant non plus, le monastère est équipé d’un téléviseur couleur mais la réception est instable et incertaine, nous regardons rarement les informations. Enfin, j’anticipe. Nous avons donc réussi à rejoindre le monastère, je suis dans ma cellule et je poursuis le récit du voyage. Miraculeux.

Il me semble clair que, si tout le monde est revenu au moulin, c’est par peur et non par enthousiasme. La peur de rester seul ou de sombrer. Mais avec le recul, je pense aussi que l’instant précis où je suis arrivé à la hauteur du groupe et me suis rendu compte que toute la journée, j’avais visualisé mes compagnons de voyage comme les étudiants qu’ils étaient autrefois, a été déterminant. Cette idée, la confusion entre jeune et vieux, ne me quitterait jamais totalement au cours des mois et des années qui suivraient. Je ne me suis jamais renseigné auprès des autres, toutefois je crois que cette confusion nous concernait tous et je pense que c’est une des raisons pour lesquelles nous avons tenu le coup si longtemps ensemble sans que je puisse pour autant expliquer comment cela a pu fonctionner.

Rob van Essen, Ik kom hier nog op terug, Amsterdam, Atlas Contact, 2023, p. 291-298.

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