Le voorzetselvoorwerp, élément phare de la phrase néerlandaise

Par Ed Hanssen
22 août 2026

1 — Le voorzetselvoorwerp, c’est quoi ?

Le voorzetselvoorwerp, c’est la partie de la phrase (1) introduite par une préposition fixe imposée par le verbe principal ou par l’expression verbale de la phrase. Dans les phrases d’exemple néerlandaises qui suivent, les voorzetselvoorwerpen sont mis en italique :

                 (1a) Ik denk aan de sleutel.
                 (1b) Je pense à la clé.

Ici, le voorzetselvoorwerp aan de sleutel de (1a) représente, pour ainsi dire, l’objet du verbe à préposition fixe denken aan. Dans les cours, j’ai l’habitude de le désigner en français par « complément d’objet prépositionnel », ou encore par « objet prépositionnel », pour le traduire littéralement.
Je précise toutefois aux élèves que, dans la tradition grammaticale française, le complément à la clé de (1b) est généralement décrit comme un « complément d’objet indirect (COI) », tout comme, par exemple, le complément à son collègue dans la phrase (2) :

                 (2) Il donne un stylo à son collègue.

Outre les verbes à préposition fixe, comme denken aan dans l’exemple, il existe également des expressions verbales à préposition fixe qui introduisent elles aussi un complément d’objet prépositionnel, comme le montre l’expression verbale bang zijn voor dans la phrase (3a) :

                 (3a) Ze is niet bang voor de confrontatie.
                 (3b) Elle n’a pas peur de la confrontation.

Dans les cours, je m’empresse alors aussi de signaler qu’il existe des verbes qui, en néerlandais, se construisent avec un complément d’objet prépositionnel, tandis que leur équivalent français se construit avec un complément d’objet direct (COD). C’est le cas, par exemple, du verbe kijken, qui se construit en néerlandais avec la préposition fixe naar, mais sans préposition en français :

                 (4a) Heb je gisteren naar de wedstrijd gekeken?
                 (4b) As-tu regardé le match hier ?

S’ils sont débutants, j’invite alors les élèves à apprendre tout de suite les quatre verbes fréquents houden van, luisteren naar, kijken naar et wachten op. Avec ce dernier verbe, je profite d’ajouter que la préposition n’a en soi que très peu de signification, ou peut être très éloignée de sa signification dans d’autres contextes. Regardons par exemple le cas de la préposition op dans les phrases suivantes, où elle introduit, dans (5a), un complément d’objet prépositionnel et, dans (6a), un complément circonstanciel de lieu.

                 (5a) Hoe lang heb je op de trein gewacht?
                 (5b) Combien de temps as-tu attendu le train ?

                 (6a) Staan de glazen al op tafel?
                 (6b) Les verres sont-ils déjà sur la table ?

Et une fois introduit le voorzetselvoorwerp, étant sûr que les élèves aient bien saisi la nature de cet élément, je l’appelle alors désormais systématiquement

                 complément d’objet prépositionnel

ou, plus parlant encore,

                 COP.

Et si besoin, je donne encore quelques exemples de phrases pour bien distinguer le COP d’autres compléments, comme dans la phrase (7) :

                 (7) Ik heb op maandag een uur op het station op de trein gewacht.

op maandag est un complément circonstanciel de temps (CCT), op het station un complément circonstanciel de lieu (CCL) et op de trein le complément d’objet prépositionnel (COP).           


2 — Le COP, raison de l’aimer (i)

Ce n’est pas seulement parce que c’est une catégorie à part entière en néerlandais, et non pas en français, que j’aime parler du COP. J’aime l’évoquer aussi quand je traite de la syntaxe, de l’ordre des différents éléments dans la phrase néerlandaise, que j’aborde généralement à la lumière du modèle des deux pôles. Et je me plais à signaler que, parmi les éléments qui sont attirés par le deuxième pôle, c’est le COP que j’aime le plus. Et ceci non seulement parce qu’il est fortement attiré par ce deuxième pôle, mais aussi parce qu’il peut, au choix, se placer juste avant ou juste après (voyez les phrases (8a) et (8b)). Ce que ne peuvent faire ni le COD indéfini (voyez les phrases (9a), correcte, et (9b), incorrecte), ni, par exemple, l’attribut du sujet (voyez les phrases (10a), correcte, et (10b), incorrecte), car ils se placent toujours dans le segment du milieu entre les deux pôles, donc forcément avant le deuxième pôle. (2)

                 (8a) We moeten morgen over onze reis praten.
                 (8b) We moeten morgen praten over onze reis
                 
                 (9a) We moeten morgen een reis boeken
                 (9b) We moeten morgen boeken een reis. incorrecte

                 (10a) Ben je bang geweest?
                 (10b) Ben je geweest bang? incorrecte


D’autres raisons inhérentes à l’enseignement me font aimer ce COP, car il me sert aussi d’introduction pour amener les élèves à d’autres phénomènes de la grammaire néerlandaise. J’en parlerai plus bas. Mais avant cela, je voudrais faire une petite digression plus personnelle et remonter le temps jusqu’à l’année 1995.

Digression — Un lundi après-midi en 1995…

Mon cahier Clairefontaine du cours A0 250 de l’année 1995-1996 à la Sorbonne Nouvelle

Le lundi 23 octobre 1995, à 14h30, je commençais mon tout premier cours de néerlandais.

Quelques mois plus tôt, j’avais eu un rendez-vous chaleureux avec Monsieur Hansgerd Schulte, directeur de l’Institut d’Allemand d’Asnières de l’Université Paris III – Sorbonne Nouvelle, et Madame Johanna Roudil, responsable de l’enseignement du néerlandais au sein de cet institut. Je me rappelle toujours comment Monsieur Schulte, en m’accompagnant après notre entretien, lançait un joyeux « Je vous présente notre nouveau lecteur de néerlandais ! » à un professeur qui passait par hasard dans le hall d’entrée. Une fois en poste, j’allais le connaître comme un collègue très aimable, William, professeur d’anglais.

Et quel était l’un des thèmes abordés lors de mon tout premier cours ?

À cette époque, j’affectionnais les cahiers à petits carreaux de 5 × 5 mm. Je les avais découverts en 1992, année où, vivant encore à Amsterdam, je me rendais plusieurs fois à Montpellier, sans savoir encore que je finirais par m’installer en France.

J’avais été surpris par la multitude et la diversité des cahiers que l’on trouve dans les papeteries en France, des cahiers en tout format, grands, petits, à lignes, à rectangles, à carreaux, à petits carreaux, etc. C’est ainsi qu’un beau jour, j’avais acheté le premier cahier d’une série qui allait se construire, un cahier de 192 pages, avec des carreaux de 5 sur 5 mm, de la marque Herakles, dans un format légèrement plus haut et plus large que le A5. Je n’écrivais que sur les pages de droite, laissant celles de gauche libres pour des mots-clés, des notes ou des commentaires plus tard.

Et puis, en 1995, lorsque j’ai su que j’allais donner des cours aux étudiants, un groupe de première année et un autre de deuxième année, j’ai acheté deux cahiers distincts, un pour chaque groupe. Même format, carreaux 5 × 5 bien sûr, et avec une couverture cartonnée, plus rigide. Et 288 pages. Cette fois-ci, de la marque Clairefontaine, bien connue. Ils allaient devenir mon journal de bord pour toute l’année universitaire. Après chaque cours, j’y notais les thèmes abordés, les activités réalisées, les supports utilisés, etc., tout cela soigneusement et en détail, toujours sur les pages de droite, en réservant celles de gauche à des observations éventuellement faites après coup.

Je relis ces cahiers avec curiosité. Et pour certains passages, je suis stupéfait de m’entendre penser : « Ça, je le fais encore exactement de la même façon, aujourd’hui, après tant d’années ! », ou, pour d’autres passages, je me dis avec un sourire : « Ça, je le fais tout autrement maintenant ! ». Mais l’évolution des pratiques, cela ferait un autre article. Tout comme les livres de cours utilisés. Pour celles et ceux qui s’y connaissent, en 1995, on travaillait encore avec la méthode audio-orale Levend Nederlands

Et quel était l’un des thèmes abordés lors de mon tout premier cours ?

                 Le complément d’objet prépositionnel !

Dans le cahier de deuxième année, on lit en haut de la toute première page : « AO 250, eerste bijeenkomst, lundi 23/10/1995, 14h30-16h30 zonder pauze », puis les thèmes abordés ce jour-là (je conserve le soulignement du texte du cahier) : « Behandelde stof : les 14 uit Levend Nederlands. 1. Verbes néerlandais avec préposition fixe. 2. Le mot er ; les 5 fonctions, comme objet / adverbe prépositionnel. 3. Prépositions qui changent de forme. » Et je lis qu’on avait commencé par tous les verbes, et expressions verbales, à préposition fixe dans le dialogue de la leçon 14 du Levend Nederlands. Et puis, et là il arrive, tout en haut de la page 5, que je souligne la distinction entre les verbes qui ont un « objet direct » et les verbes qui ont un « objet prépositionnel » :

Cahier Cours A0 250 de l’année 1995-1996, p. 5

Déjà le COP ! Il est venu m’accompagner dès mon premier cours !

3 — Le COP, raison de l’aimer (ii)

Quand nous sommes amenés à traiter l’adverbe pronominal er, je suis toujours heureux de pouvoir l’inscrire dans le cadre des verbes à préposition fixe, phénomène familier aux élèves. Nous pouvons alors aborder sereinement ce er à partir de verbes et prépositions bien connus et, pas à pas, expliquer comment er se combine avec la préposition qui est en jeu. Et aussi sa place dans la phrase, aussi bien lorsqu’il apparaît ‘collé’ à sa préposition (phrase (12b)) que lorsqu’il apparaît isolé, attiré par le première pôle de la phrase (12c), situation parfois perçue comme plus complexe par les élèves :

                 (11) Heb je naar de uitzending geluisterd?
                 (12a) Ja, ik heb met veel plezier naar de uitzending geluisterd.
                 (12b) Ja, ik heb met veel plezier ernaar geluisterd.
                 (12c) Ja, ik heb er met veel plezier naar geluisterd.

Dans ces phrases, le COP, sous la forme de er plus préposition, renvoie à quelque chose qui a été dit auparavant, à quelque chose qui est déjà connu. Il est utilisé pour renvoyer à un nom évoqué juste avant, il est là « pour le nom », d’où son appellation d’adverbe pronominal. Il constitue ainsi une référence anaphorique.

Mais ce er + préposition peut aussi apparaître avec une fonction cataphorique et se référer à quelque chose qui va être mentionné ensuite. Il est alors utilisé pour former, toujours avec la préposition en question, le COP provisoire !

4 — Le voorlopig voorzetselvoorwerp et la voorzetselvoorwerpszin

Le voorlopig voorzetselvoorwerp, traduisons par « complément d’objet prépositionnel provisoire », ou, pourquoi pas, COPP, apparaît lorsque le véritable complément n’est pas un groupe nominal, mais prend la forme d’une proposition contenant un verbe. Cette proposition est appelée voorzetselvoorwerpszin en néerlandais, disons « proposition complétive prépositionnelle », abrégée PCP. Cette proposition peut être une subordonnée, comme dans l’exemple (13), ou une infinitive, comme dans (14). Dans les exemples, je souligne le COPP, et mets la PCP en italique.

                 (13) Ik hou ervan dat ze altijd zo enthousiast is.
                 (14) Ik hou ervan om lange wandelingen te maken.

Le er du COPP, comme celui de COP, peut apparaître ‘collé’ à sa préposition (15a) ou isolé et attiré par le premier pôle (15b) :

                 (15a) Ik hou niet ervan om te laat te komen.
                 (15b) Ik hou er niet van om te laat te komen.

Pour le cas du COPP, nous avons affaire à un phénomène qu’on pourrait appeler « imprévisibilité ». Je m’inspire ici de la terminologie du Dr Sterre Leufkens, qui parle quant à elle d’« opacité ». (3) En effet, le complément d’objet prépositionnel provisoire n’est pas utilisé de manière systématique et, dans certains cas, reste absent. La grammaire de référence indique d’ailleurs « qu’à l’heure actuelle, on ne sait pas encore précisément dans quels cas le complément d’objet prépositionnel provisoire est utilisé ou non. » (4) Voyez les exemples (16a) et (16b) :

                 (16a) Ik ben ervan overtuigd dat hij het wel gaat doen.
                 (16a) Ik ben overtuigd dat hij het wel gaat doen.

C’est un défi pour les élèves et une difficulté pour l’enseignement, tant pour les élèves que pour les professeurs. Cependant, les professeurs locuteur natif pourront toujours indiquer si l’emploi sans COPP leur semble correct ou non, voire s’il est plus fréquent que l’emploi avec COPP.

                 (17a) Ik ben er bang voor dat hij het niet doet.
                 (17b) Ik ben bang dat hij het niet doet.

L’élève qui, le cas échéant, doit examiner chaque cas individuellement possède bien sûr déjà un très haut niveau de maîtrise et connaît, par exemple, la plupart des prépositions fixes qui accompagnent les verbes et les expressions verbales de cette liste, qu’on trouve dans la grammaire de référence ANS.: https://e-ans.ivdnt.org/topics/pid/topic-17618372343199057

5 — En épilogue

Il y a quelques mois, un élève de haut niveau, Jean-Sébastien, me parle du mot het dans la phrase Ik neem het je kwalijk dat… et fait explicitement le lien avec le COPP, en me demandant s’il s’agit bien d’un élément provisoire comparable à, disons, eraan dans les phrases du type Ik denk eraan dat… ?

Et oui, bien sûr, me suis-je exclamé, admiratif. Absolument !

Car en effet, on retrouve ici le même phénomène cataphorique : le het annonce pour ainsi dire une lijdendvoorwerpzin (« proposition complétive fonctionnant comme complément d’objet direct ») qui va suivre.(5)

Encore un cas où l’élève, grâce à sa connaissance du COP, saisit le sens d’un autre fait de langue.
Encore une raison d’aimer le COP !

Ed Hanssen est formateur de néerlandais et dirige les Nouveaux cours de néerlandais à Paris.

_________________________
(1) On pourrait dire « constituant » aussi, mais ici j’ai traduit littéralement du
néerlandais zinsdeel, « partie de phrase ».
(2) Le deuxième pôle de la phrase, c’est la véritable place du ou des verbes. J’en parlerai dans un autre article.
(4) Voir sa thèse de doctorat : Sterre Leufkens, Transparency in language: A typological study, Utrecht 2015, cliquez ici.
(5) « Er is op dit moment nog niet precies in kaart gebracht wanneer het voorlopig voorzetselvoorwerp wel of niet gebruikt wordt. » (https://e-ans.ivdnt.org/topics/pid/topic-17618375318692202, consulté le 22 août 2026)
(5) Et comme pour le complément d’objet prépositionnel provisoire, on retrouve la même imprévisibilité pour le complément d’objet direct provisoire : est-ce que le het est obligatoire ou non ?