L’art de formuler une règle de grammaire
Quand j’étais au lycée, dans les petites classes, sans doute émerveillé par toutes les nouvelles connaissances que nous étions en train d’apprendre, j’avais un certain goût à déclamer de façon apodictique (une notion que, sans doute, je ne connaissais pas encore à cet âge-là) des définitions ou des règles apprises dans les différentes matières. Comme celle sur le phénomène de l’érosion, en classe de aardrijkskunde (géo), enseignée aux Pays-Bas comme une matière en soi, sans être combinée à l’histoire. La définition disait — et je me la rappelle encore mot pour mot aujourd’hui : erosie is de uitschurende werking van met puin beladen ijs, water en wind. Étais-je déjà sensible à l’art de bien dire les choses, à la force des mots bien choisis et des phrases construites ?
Ces années-là m’étaient revenues soudainement cette semaine, le soir où j’étais en train de réfléchir à la formulation d’une règle de grammaire, après une suggestion d’un élève, faite le matin lors d’un cours où nous traitions de la formation du participe passé en néerlandais, avec la fameuse règle du ‘t kofschip, ou koffie pistache comme nous disons désormais, et ça grâce à une autre élève. Mais ça, c’est une autre histoire. Suggestion judicieuse, dirais-je maintenant, sans doute plus pertinente encore que l’élève lui-même ne l’imaginait.
Inverser la perspective !
Pendant le cours, je venais de présenter la fameuse règle comme je l’avais toujours présentée, et comme on la trouve dans tous les manuels de néerlandais, dans les grammaires, y compris la grammaire de référence, l’ANS. Cette dernière la définit comme suit, au premier paragraphe de la section 2.3.2.7 :
« Het voltooid deelwoord van de regelmatige werkwoorden wordt gevormd door de stam te
voorzien van het voorvoegsel ge- (…) en de uitgang -t als de (abstracte) stam eindigt
op t, k, f, s, ch of p (…). In alle andere gevallen is de uitgang -d. » (1)
C’est alors que Dominique, l’élève en question, prend la parole et il inverse la perspective en proposant : « Donc je mets un -d, sauf si t, k, f, etc. ». Proposition aussitôt appréciée par le groupe : il est plus logique d’énoncer d’abord la règle générale, puis d’aller aux exceptions après, donc « on met un -d, sauf si… ».
Interloqué, je me dis — et je lui dis, et je leur dis : Ben oui, dit comme cela, cela semble plus élégant, plus logique. Waarom niet? Maar ik wil er even over nadenken : je veux y réfléchir tranquillement, ce soir, et voir s’il n’y a pas de pièges quelque part à cette présentation. Je n’ai jamais entendu la règle présentée de cette manière, pendant mes plus de trente ans de cours de néerlandais ! Maar waarom niet?!
Justification historique
En y réfléchissant après le cours, je suis saisi d’une certaine excitation. Ben oui ! La règle est beaucoup plus claire comme cela. Je vais changer le texte dans le nouveau manuel que je suis en train d’écrire ! Je vais la présenter comme suggéré : on met un -d, sauf si… On met un -d par défaut ; le -d est la règle et le -t l’exception.
Pourquoi les manuels et les grammaires ne le disent-ils pas comme cela ? N’osent-ils pas ? Est-ce que tout le monde se copie, comme moi j’avais toujours copié ce que disaient les grammaires ? Je vais donc la reformuler et, si besoin, je trouverai une justification pour le choix du -d par défaut, en plus de l’argument de l’élégance de l’énonciation et de la logique de la présentation : d’abord la règle, puis l’exception !
C’est le passage par le dialecte de la ville où je suis né, Maastricht, qui me met sur la voie d’une justification solide pour cette option nouvelle. Dans le maastrichtois, le participe passé des verbes réguliers prend, tout comme en néerlandais standard, le préfixe ge-, mais il ne prend aucune terminaison, ni -d ni -t. Par contre, et c’est là où cela devient intéressant, à l’imparfait, c’est toujours la terminaison -de qui est de mise, et jamais -te. Ainsi, l’imparfait en maastrichtois des verbes wèrke et make (werken et maken en néerlandais standard) est respectivement wèrkde et maakde (2), avec pour la prononciation une assimilation du /k/, qui se prononce /g/ (comme le g de gâteau en français), là où le néerlandais standard écrit werkte et maakte, avec un k bien prononcé /k/. Et je me demande : ces formes maastrichtoises, avec le -d au lieu du -t, sont-elles des restes de formes anciennes ? N’ont-elles pas connu l’assourdissement des consonnes qui est de mise aujourd’hui en néerlandais standard ? Qu’en était-il dans le néerlandais ancien ?

Je sors vite de ma bibliothèque le Cursus Middelnederlands (cours de néerlandais du Moyen Âge) qui date encore du temps de mes études et que j’ai depuis précieusement conservé. Et je retrouve rapidement le passage consacré aux formes de l’imparfait des verbes réguliers en moyen néerlandais :
« De verleden tijd van de zwakke werkwoorden werd gevormd
door de uitgang -ede achter de stam (en daarachter eventuele
persoonsuitgangen). Door syncope van de eerste e kon -de
verschijnen en (door assimilatie) -te. » (3)
Nouvelle définition
Donc, dans le néerlandais du Moyen Âge, seul le suffixe -ede était employé pour former les temps du passé des verbes réguliers ! À la lumière de cette évidence historique, je n’avais plus aucun scrupule à reformuler la règle. Je la fais désormais figurer comme suit dans le nouveau manuel :
« Le participe passé des verbes réguliers se forme en ajoutant au radical le préfixe ge-, qui,
dans certains cas, se déplace ou disparaît (voir les sections 7 et 8 ci-dessous), ainsi que
la terminaison -d, sauf si la base verbale se termine par k, f, p, s, t ou ch, auquel cas la
terminaison est -t. »
En conclusion
Même après tant d’années de pratique dans l’enseignement du néerlandais langue étrangère, on peut se rendre compte que l’on a utilisé, pendant toutes ces années, une formulation de règle copiée aveuglément des manuels de grammaire, sans jamais réfléchir vraiment à sa formulation exacte, précise et élégante. Une remarque quasi anodine d’un élève peut alors mener à de grandes prises de conscience de ce qui peut être mieux formulé.
En épilogue
Et voilà que je trouve, un peu par hasard, ce passage dans un article de la linguiste Nieke Roos, qui définit la même chose d’une façon parfaitement équilibrée entre le choix du d et celui du t. Dois-je encore reformuler ma définition ?
« Net als het Duits en het Engels maakt het Nederlands voor de vorming van de zwakke
verleden tijd gebruik van een zogeheten dentaalsuffix, een gebonden morfeem dat begint met
een alveolaire consonant. De Standaardnederlandse variant van deze uitgang is er in twee
smaken: hij verschijnt als [də] na een werkwoordstam die onderliggend uitgaat op een
stemhebbend segment en als [tə] na een stam met een onderliggend stemloze slotklank. Zo
heeft tobben de zwakke verleden tijd [tɔbdə] omdat de stam /tɔb/ is en kloppen het preteritum
[klɔptə] omdat de werkwoordstam /klɔp/ is. (4)
Ed Hanssen, 26 juillet 2026
Ed Hanssen est formateur de néerlandais et dirige les Nouveaux cours de néerlandais à Paris.
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(1) https://e-ans.ivdnt.org/topics/pid/ans02030207lingtopic, consulté le 26 juillet 2026
(2) Pour werkde, voyez https://www.mestreechtertaol.nl/dictionair/nld/werken ; pour maakde, voyez https://www.mestreechtertaol.nl/dictionair/nld/lachen, consulté le 26 juillet 2026
(3) Maaike Hogenhout-Mulder, Cursus Middelnederlands, Groningen, Wolters-Noordhoff, 1983, p. 37
(4) Nieke Roos, ‘Stemassimilatie in de Veenkoloniën’, in Taal en Tongval, 2004, p. 7 7.https://www.dbnl.org/tekst/_taa007200401_01/_taa007200401_01_0004.php?utm_source=chatgpt.com, consulté le 26 juillet 2026
